Contribution au 13ème Séminaire communiste international
Bruxelles, 2-4 mai 2004
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Ray-O-Light
USA
« Notre défi, dans ce siècle nouveau, est ardu : défendre notre nation contre l’inconnu, l’incertain, l’invisible et l’inattendu (...) Pour accomplir [cette tâche], nous devons (...) prendre des risques et essayer de nouvelles choses – de sorte que nous puissions dissuader et vaincre les adversaires qui ne se sont pas encore dressés pour nous défier. »
Le secrétaire d’Etat américain à la Défense, Donald Rumsfeld (« Tranforming the Military », p.23, Foreign Affairs, mai-juin 2002).
La citation ci-dessus, émanant du secrétaire d’Etat américain à la Défense, Rumsfeld, ferait plutôt penser aux divagations d’un esprit dérangé; pourtant, en même temps, elle représenter l’exacte position militaire de l’impérialisme américain en cette époque historique qui a vu la seule « superpuissance » impérialiste aller de l’avant pour affirmer son nouvel ordre mondial, ses prétentions à l’hégémonie mondiale. Cette combinaison de « folie » et de précision souligne à quel point l’impérialisme, et l’impérialisme américain en tête, représente le stade ultime, moribond du capitalisme. Comme l’enseigne Lénine, l’impérialisme ne propose aux peuples du monde qu’une seule voie de salut, le socialisme, la voie de l’instauration de la dictature du prolétariat s’appuyant sur l’anéantissement du système capitaliste international et la défaite militaro-politique de l’impérialisme.
Les divagations de Rumsfeld reflètent également à quel point cet « empire du mal » par excellence se meut inexorablement vers son propre isolement. Un aspect à part entière de ce processus réside dans l’accélération de la militarisation et de la fascisation de la société impérialisme américaine elle-même. Le Patriot Act américain et autres lois répressives de l’après 11 septembre (de même que l’application des lois répressives antérieures au 11 septembre) représentent une détérioration fondamentale du pouvoir démocratique bourgeois qui s’est opérée sur le plan intérieur au moins depuis la fin de l’ère McCarthy, voici plus de quarante ans. Tous ces faits fournissent une base de plus en plus solide permettant à quasiment tous les autres habitants de cette planète de trouver un terrain d’entente pour s’unir contre le raz-de-marée impérialiste.
A l’époque de l’administration Bush père, avec son projet de « nouvel ordre mondial », le secrétaire adjoint à la Défense d’alors, Paul Wolfowitz, écrivait qu’avec l’effondrement de l’Union soviétique, les Etats-Unis devaient agir en vue d’empêcher l’émergence, en Europe et en Asie, de rivaux de leur calibre. (Voir G. John Ilkenberry : « America’s Imperial Ambitions », Foreign Affairs, septembre-octobre 2002.) Pour reprendre les termes mêmes utilisés par Ilkenberry, « l’Amérique doit être moins attachée à ses partenaires et aux règles et institutions mondiales, tout en allant de l’avant dans sa quête d’un rôle plus unilatéral et plus anticipatif. (...) Les Etats-Unis recourront à leur puissance militaire sans rivale pour assurer l’ordre mondial ».
En juin 2002, lors de son discours inaugural prononcé à West Point, le président Bush II définit la pièce maîtresse de sa politique sécuritaire américaine pour après le 11 septembre comme suit : « L’Amérique dispose – et a l’intention de les garder – de forces militaires au-delà de tout défi (...) » Cette « nouvelle et grande stratégie prenant forme à Washington (...) commence par un engagement fondamental à vouloir préserver un monde unipolaire au sein duquel les Etats-Unis n’auront aucun rival de leur taille ». Les puissances impérialistes rivales ont appris la leçon à leurs dépens.
Depuis le 11 septembre, partout où il y a du pétrole et/ou du gaz naturel en abondance, ou dans les régions où les routes stratégiques de transport et les oléoducs et gazoducs sont en jeu, de la Géorgie, dans l’ancienne URSS, au Qatar, dans le Moyen-Orient, à la Colombie, en Amérique du Sud, aux Philippines, en Asie du Sud-Est, et particulièrement en Afghanistan et en Irak, l’armée américaine a été envoyée pour s’emparer du contrôle des fournitures mondiales de pétrole et de gaz naturel afin de maintenir l’hégémonie économique américaine sur le monde. En mars 2003, George W. Bush (avec l’aide et la bénédiction du Britannique Tony Blair) lançait des menaces unilatérales puis une guerre non provoquée (« préventive ») contre l’Irak, riche en pétrole. Il est extrêmement significatif, dans ce processus, que Bush ait déplacé quelques centaines de milliers de soldats américains dotés d’un armement phénoménal, vers les émirats truffés de pétrole du Koweït, du Qatar, du Bahreïn, etc. et qu’il ait occupé militairement l’Irak et entouré l’Arabie saoudite, le seul pays au monde dont les réserves pétrolières confirmées sont plus importantes que celles de l’Irak. (L’Irak et l’Arabie saoudite constituent réellement un seul pays littéralement coupé par une ligne tracée dans le sable par l’impérialisme britannique et français dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale.)
Avant la guerre ouverte d’agression du printemps 2003 et l’occupation militaire de l’Irak qui a suivi, les Etats-Unis n’avaient pas d’accords de concession des champs pétrolifères irakiens avec le régime de Saddam Hussein, alors que les concessions françaises et britanniques concernaient d’énormes réserves de pétrole et que l’Allemagne détenait des contrats de construction très lucratifs concernant l’infrastructure et l’industrie de l’Irak.1
Depuis la mi-2002, lorsque Bush a commencé à concentrer son attention sur l’Irak en tant que prochaine cible, les partenaires-rivaux de l’impérialisme américain ont commencé à comprendre qu’ils risquaient de devenir les subordonnés économiques « permanents » de l’impérialisme hégémonique américain. Cette conscientisation croissante allait se traduire par une résistance croissante, particulièrement de la part de l’impérialisme français et allemand, ainsi que de l’impérialisme belge et des importantes forces capitalistes de la Chine et de la Russie. Par conséquent, la guerre dirigée par les Etats-Unis contre le peuple de l’Irak, au Moyen-Orient, contrairement à la coalition mondiale qui avait attaqué l’Afghanistan, constituait pratiquement une action en solo des Etats-Unis.2
Même avant que les impérialistes américains et britanniques lancent leur guerre contre l’Irak, les sources d’informations américaines traditionnelles avaient révélé le fait que le maître plan de l’impérialisme américain, à savoir la mise en place directe d’un gouvernement américain d’occupation militaire après l’éviction de Saddam Hussein, prévoyait également d’octroyer les vastes réserves pétrolières de l’Irak aux seules compagnies pétrolières américaines. De même, des contrats sans enchères pour la reconstruction de l’Irak furent accordés par le régime sanguinaire de Bush à Halliburton, Bechtel Corp. et aux sociétés associées à Bush, Cheney, Rumsfeld avant même que le pays n’ait subi des destructions ! Des révélations récentes faites par l’ancien secrétaire au trésor Paul O’Neill, désigné en son temps par Bush, ont montré que l’administration Bush prévoyait déjà l’invasion militaire de l’Irak dans les quelques jours qui avaient suivi sa prise de pouvoir, en janvier 2001.
L’affreuse unité de la coalition mondiale, dirigée par les Etats-Unis, dans la guerre et l’agression impérialistes contre le peuple afghan en 2001 fut modifiée en toute hâte dans le scénario de la guerre contre l’Irak, en 2002-2003, dans lequel les partenaires-rivaux de l’impérialisme américain, tels que l’Allemagne, la France et la Russie, ne firent non seulement plus partie de la coalition, mais s’opposèrent activement à son initiative ! Ces puissants Etats capitalistes monopolistes et impérialistes (de même que les puissants Etats capitalistes de l’Asie, y compris la Chine, l’Inde, le Pakistan et, naturellement, l’impérialisme japonais) doivent trouver des vecteurs pour exprimer leurs intérêts égoïstes allant à l’encontre de ceux de l’impérialisme américain.
Jusqu’à présent, le gouvernement travailliste britannique (c’est-à-dire la social-démocratie) est resté étroitement allié à l’impérialisme américain. Néanmoins, la social-démocratie internationale, dirigée par les social-démocrates allemands au pouvoir chez eux, ainsi que les démocrates chrétiens à la tête du gouvernement français, ont été les principaux vecteurs d’expression des contradictions entre ces puissants Etats capitalistes et impérialistes d’une part, et l’impérialisme américain (et son caractère fasciste) d’autre part. Même aux Etats-Unis, la social-démocratie (telle que manifestée dans les hautes instances tant de l’AFL-CIO que de la NAACP) a fini par s’opposer à la guerre spécifique imminente contre l’Irak, fin 2002, paraissant ainsi d’accord avec les puissances impérialistes européennes. Les manifestations massives dans le monde entier furent largement alimentées par ce phénomènes. Toutefois, dès que Bush déclara annonça sa victoire rapide, début mai, ces mêmes partenaires-rivaux impérialistes firent aussi promptement marche arrière pour se réaligner derrière l’impérialisme américain. Et le mouvement mondial contre la guerre, avec ses dizaines de millions de personnes, se dessécha virtuellement en une seule nuit !3
Tous ces représentants du capital international, aussi bien que l’impérialisme américain lui-même, ont vu leur désespoir s’accroître, sous l’impact de la crise économique capitaliste mondiale. Chacun tente de faire glisser le fardeau de la crise de ses épaules sur celles de ses partenaires-rivaux ainsi que sur celles de la classe ouvrière internationale. Les partenaires-rivaux que sont l’Allemagne, la France, la Russie, la Chine et d’autres encore ont léché les bottes de l’impérialisme américain depuis la fin de la guerre officielle contre l’Irak, certains allant même jusqu’à annuler une partie de la dette irakienne à l’égard de leur gouvernement, en dépit du fait que tous ont été les gros perdants, face à l’impérialisme américain, dans le renversement du régime de Saddam, lequel renversement abolissait en même temps ses contrats avec leurs compagnies ! Dans le même temps, et c’est toujours le cas, le régime Bush n’a pas daigné partager ses nouvelles grosses « occasions » de se faire du capital international avec les compagnies de ces pays qui n’avaient pas emboîté le pas à l’armée américaine en Irak comme ils l’avaient fait en Afghanistan, en dépit du fait qu’aujourd’hui, les Etats-Unis ont besoin de leur soutien en Irak !
Les contractions entre (et parmi) les divers pays et groupes impérialistes s’intensifient manifestement. C’est particulièrement le cas dans la rivalité entre les principaux pays de l’Union européenne d’une part et l’impérialisme américain d’autre part.
L’Europe vit un moment historique – plein de promesses pour le prolétariat européen (et mondial). Afin de défendre et de promouvoir ses propres intérêts, distincts de ceux de l’impérialisme américain, la bourgeoisie impérialiste européenne doit permettre aux communistes et travailleurs européens de mobiliser et d’unir les masses européennes contre l’impérialisme américain. Dans ce processus, l’impérialisme européen ne peut arrêter le prolétariat révolutionnaire européen à la porte qu’il a lui-même ouverte à la classe ouvrière dans des buts d’éducation et d’organisation des masses européennes en opposition à l’impérialisme américain; il ne peut l’arrêter dans sa marche vers une éducation et une organisation contre l’impérialisme en général et contre sa propre bourgeoisie impérialiste en particulier !
A notre avis, le mouvement communiste européen a besoin en particulier d’accorder une attention prudente à la formulation suivante concernant son principal ennemi, à savoir « l’impérialisme, dirigé par l’impérialisme américain ». Un parti européen d’avant-garde dominé par l’opportunisme peut se fourvoyer d’un côté comme de l’autre. Si on place trop l’accent sur l’impérialisme en général, dans ce cas, l’impérialisme américain s’estompe légèrement et la classe ouvrière et les masses européennes ne sont pas suffisamment mobilisées contre l’impérialisme américain, l’actuel bastion du capitalisme mondial, le mastodonte de la violence réactionnaire et de la guerre à travers le monde. Par ailleurs, trop d’emphase sur l’impérialisme américain de la part des opportunistes européens engendre des illusions démocratiques bourgeoises, social-pacifistes et social-chauvins à propos de l’impérialisme en général et de « leurs propres » impérialistes en particulier.
Un exemple de cette dernière tendance est apparu en mai 2003 au Séminaire communiste international de Bruxelles, dirigé par le Parti du Travail de Belgique (PTB). A l’époque, l’impérialisme belge, de concert avec l’impérialisme allemand et français, avait commencé à s’opposer à la guerre d’hégémonie impérialiste des Etats-Unis. La bourgeoisie impérialiste européenne utilisait la social-démocratie internationale pour défendre ses intérêts contre ceux de Bush et de l’impérialisme américain, et la social-démocratie collaborait à la mise sur pied de manifestations massives de millions d’Européens contre la guerre imminente des Etats-Unis contre l’Irak. Pourtant, la ligne maîtresse du Séminaire de Bruxelles se focalisa uniquement sur « La politique guerrière des Etats-Unis depuis le 11 septembre », sans mentionner aucunement la pulsion guerrière inhérente à l’impérialisme européen (ou japonais) ! Une telle insistance sur l’impérialisme américain n’est juste et correcte qu’aussi longtemps que les camarades belges et autres camarades européens recourent à l’occasion terrible que leur fournit leur alliance temporaire contre l’impérialisme américain d’éduquer les masses européennes par millions au sujet de la nature bestiale de l’impérialisme en général, stade suprême du capitalisme, et de l’impérialisme européen en particulier.
En 1999, nous avions entamé notre analyse de la stratégie mondiale de l’impérialisme américain par la citation que voici du grand Lénine : « Un prolétariat qui tolère la moindre coercition d’autres nations par sa ‘propre’ nation ne peut être un prolétariat socialiste. » Si nos camarades européens parviennent à faire leur cette approche léniniste de la question spécifique qu’est la « politique guerrière américaine » et de la question de la guerre impérialiste en général, de grandes victoires attendent le prolétariat européen et mondial.
Comme nous l‘avons déjà vu en 2003, une résistance soudaine et rapide à la politique militariste des Etats-Unis est apparue chez « leurs alliés impérialistes les plus proches et les plus puissants » et ce, autour de la perspective d’une guerre menée contre l’Irak par les Etats-Unis et des conséquences néfastes qui allaient en découler pour ces mêmes puissances impérialistes. L’intense animosité qui semblait surgir de nulle part aux Etats-Unis contre leur vieil allié historique, la France (les pommes de terres frites françaises se muant en « frites de la liberté »), était le reflet du sérieux obstacle que la France, l’Allemagne et la Russie, entre autres, représentaient pour la guerre américaine « de prévention » contre les peuples de l’Irak et du Moyen-Orient. L’actuelle mise en veilleuse de cette contradiction n’est que passagère. Alimenté par la gravité de la crise économique mondiale qui ne cesse de s’intensifier, on assiste à une poussée inégale mais manifeste vers une résistance plus importante et plus substantielle de la part des partenaires-rivaux de l’impérialisme américain au fut et à mesure que ce dernier continue à se servir de « l’épée » pour découper le gâteau des superprofits impérialistes en parts de plus en plus inégales.
Les guerres locales et régionales mènent inexorablement à la guerre mondiale entre les grandes puissances. Il n’existe qu’une seule et unique façon d’éviter ce genre de conflagration mondiale : c’est que le prolétariat international, sous la direction internationale des communistes, triomphe de l’impérialisme dirigé par l’impérialisme américain, dans les guerres locales et régionales des peuples coloniaux et dépendants pour leur libération nationale et pour le socialisme, de l’Irak et de l’Afghanistan à la Colombie, aux Philippines et à la Palestine, ce qui, aujourd’hui, demeure la principale contradiction. Si de telles luttes révolutionnaires sont incapables d’empêcher la guerre mondiale, notre tâche consistera alors à nous assurer que la guerre mondiale débouchera enfin sur la révolution prolétarienne.
Ray O. Light
Janvier 2004