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Parti Communiste de Turquie
La guerre, la Turquie et les possibilités de révolution
Le monde après la guerre froide et l’agressivité des Etats-Unis
Celui qui tente d’analyser la politique mondiale n’éprouvera aucune difficulté de comprendre que l’agressivité des Etats-Unis est devenue le principal sujet d’inquiétude, de nos jours. Toutefois, si nous voulons comprendre les raisons qui sous-tendent cette agression, il nous faut creuser un peu plus profondément.
Dernièrement, de nombreux pays ont dû s’adapter aux changements qui se sont produits dans le monde après la dissolution de l’Union soviétique. L’intervention américaine en Afghanistan et en Irak devrait être considérée sous cet angle. Les Etats-Unis, en tant que puissance impérialiste dominante dans le monde, ont été une force d’intervention après la guerre froide, et ils ont interféré sur les façons dont les pays en voie d’adaptation ont été intégrés au « nouvel ordre mondial ».
Cette intégration constitue un processus complet, comprenant des aspects économiques, politiques et militaires. A cet égard, les arguments qui défendent la conception selon laquelle la guerre en Irak n’a pour unique but que le pétrole sont incorrects; cette guerre vise une reconstruction totale des pays du Moyen-Orient et d’autres pays encore, du monde capitaliste, tels la Russie et l’Europe de l’Est.
Malheureusement, et ce n’est pas une surprise, la guerre impérialiste en Irak s’est soldée par une victoire de l’impérialisme. Il s’agit d’un point de départ plutôt que d’un point final, en ceci que les interventions des pays impérialistes dans la région vont se poursuivre à un rythme croissant. L’impérialisme, dirigé par les Etats-Unis, va essayer de s’assurer des bases d’appui loyales en Irak, tant sous l’aspect économique que sous l’aspect politique. Qui plus est, cette guerre va opérer comme un avertissement adressé à l’Iran, à la Syrie et même à la RDP de Corée, avertissement dont le message consiste à dire que l’intégration de ces pays à la chaîne capitaliste impérialiste ne peut se faire que sous les auspices des Etats-Unis, plutôt que selon les autres alternatives susceptibles de se présenter, comme, par exemple, ce nouveau centre capitaliste qu’est l’Union européenne.
Un autre point révélé par la guerre impérialiste, c’est qu’en tant qu’organisation impérialiste, l’Union européenne ne constitue en aucun cas une alternative à l’impérialisme américain et qu’elle n’est pas non plus une organisation à même de formuler de telles prétentions sur l’Irak ou sur d’autres régions. Les arguments de ceux qui prétendant que la prétendue attitude de « refus » de la Turquie à la participation à la guerre aux côtés des Etats-Unis a rapproché le capitalisme de l’Union européenne et celui de la Turquie, se sont rapidement écroulés. Actuellement, l’Union européenne est en fait complice de l’impérialisme américain. L’invasion de l’Irak par les Etats-Unis a aidé ces derniers à intervenir dans les ambitions économiques de l’Allemagne et de la France en Irak, et il n’en a pas résulté de réactions importantes de ces pays européens. Ceci, en raison d’un accord subtil entre l’Union européenne et les Etats-Unis à propos du positionnement des pays dans la chaîne impérialiste, accord en vertu duquel la ligne germano-française a admis le fait que les mécanismes décisionnels impérialistes sont dominés par les Etats-Unis et qu’il n’y a aucun signe de changement significatif dans l’actuel statu quo. Ceci vient du fait qu’une possible crise grave de l’économie américaine aurait des effets néfastes très lourds sur les économies européennes. De plus, les mécanismes idéologiques et politiques du système mondial sont bien plus complexes que ceux que les pays européens seraient à même de gérer eux-mêmes.
Partant de là, les conséquences pour l’Union européenne sont les suivantes : Les peuples du monde n’ont ni le temps ni la volonté d’attendre que les impérialistes européens fassent jeu égal avec ou oppriment l’impérialisme américain. Au contraire, les communistes se pointent avec un espace très fertile à la fois pour s’opposer aux idées prétendant que l’Union européenne est « préférable » à l’impérialisme américain et pour promouvoir une perspective anticapitaliste.
Le tableau présenté ci-dessus montre que l’hostilité est générale à l’égard de l’agression impérialiste. Des réactions sont apparues dans le monde entier. En Europe et aux Etats-Unis, on a assisté à une opposition massive à cette volonté belliciste. En Amérique latine, un glissement vers la gauche s’est produit via l’élection au pouvoir de gouvernements populaires. Dans des pays comme la Turquie, la force active de la gauche est devenue importante dans cet environnement fragile et le refus d’autoriser un déploiement des troupes américaines sur le territoire turc en est une résultante partielle. Ces réactions devraient être considérées comme des développements importants.
Il convient de remarquer que la conscience politique est la seule garantie du caractère logique et à long terme de la réaction contre la guerre. A cet égard, les partis communistes et ouvriers devraient constituer la force motrice et l’âme de ces mouvements de masse. La politisation de ces mouvements revêt une importance cruciale. Le mouvement contre la guerre devrait converger avec la lutte socialiste et il faudrait dénoncer le fait que les racines de cette guerre se trouvent dans l’économie de marché. Il s’agit d’une question qui présente des perspectives révolutionnaires et, sur ce plan, on pourrait faire usage, aujourd’hui, de l’espace dévolu dans le monde entier à la propagande anticapitaliste.
Dans un système mondial unipolaire, nous devons remarquer que les Nations unies se sont écartées du but qu’elles s’étaient proposées de réaliser. Leur absence d’initiative dans la guerre contre l’Irak a servi à légitimer la guerre. L’impérialisme tente actuellement de transformer les Nations unies en un mécanisme d’approbation. Toutefois, dans ce processus, les peuples du monde ont commencé à conférer davantage de valeur à la justice plutôt que dans une signification malhonnêtement définie de la « légitimité internationale ». Il est d’une extrême nécessité de faire progresser cette définition de la justice vers une définition qui ait pour base la lutte de classe via le parti d’avant-garde des classes ouvrières. La lutte menée à l’intérieur des pays a, comme d’habitude, revêtu une importance vitale, dans ce processus.
Evolution de la situation en Turquie
L’agenda de la guerre a acquis une importance croissante pour la Turquie, en raison du rôle que celle-ci a assumé dans la région et des relations qu’elle a établies avec les Etats-Unis et l’Union européenne. A l’époque de la guerre froide, la Turquie s’est alignée dans le camp américain en se déclarant la gardienne des intérêts américains et en formulant des prétentions conformes à ce principe. Tout au long de l’histoire de la Turquie, la « menace communiste » a été utilisée comme un prétexte pour légitimer la coopération, et l’exemple le plus ancien se situe dans la participation de la Turquie à une autre guerre impérialiste, à savoir la guerre de Corée. La fin de la guerre froide a vu la poursuite de cette politique, en même temps que la crainte d’une perte d’importance au sein de l’arène internationale. Cependant, afin de surmonter cette crainte, la Turquie a cherché de nouveaux terrains d’action sous les auspices de l’Otan, lesquels comportaient le développement de nouveaux rôles d’association – et d’aide militaire – avec la région constituée par l’Asie centrale et les pays des Balkans. Dans ce contexte, la Turquie a trouvé un environnement favorable pour se définir en tant que pays d’« exportations militaires ». La guerre en Irak, par conséquent, constituait une opportunité indispensable pour la bourgeoisie turque, soucieuse de parfaire son intégration au sein du système capitaliste mondial.
Les principales composantes du système capitaliste en Turquie, à savoir le gouvernement, la bourgeoisie et les forces armées, ont soutenu l’implication dans la guerre contre l’Irak. Toutefois, l’opinion publique à l’égard de la guerre contre l’Irak a fait qu’il a été très malaisé d’accorder ce genre de soutien sans qu’il soit remis en question. C’est pourquoi le poids de la responsabilité d’une telle action a été rejeté sur les épaules du gouvernement AKP. Dans un tel état de confusion, aucun des partis concernés n’a été capable de prendre la moindre initiative dans les discussions avec les Etats-Unis autour de la question de la guerre.
La bourgeoisie a recouru à plusieurs méthodes pour légitimer n’importe quelle forme d’implication de la Turquie aux côtés des Etats-Unis. Parmi ces arguments, la référence aux « intérêts de la nation », la dette à l’égard du FMI, le caractère inévitable de la guerre et l’alliance historique avec les Etats-Unis. On s’est également livré à certains calculs sur base des énormes possibilités de gain qu’il y avait moyen de tirer de cette « guerre inévitable », conformément aux obligations à l’égard du FMI, tandis qu’on recourait à la démagogie des « intérêts nationaux » dans un effort d’opter pour ce choix et afin de convaincre le public de la nécessité de participer à la reconstruction de l’Irak d’après-guerre. Toutefois, en raison des dévastations engendrées par la première guerre du Golfe, ce raisonnement en faveur de la guerre n’a rien de plausible et la méfiance du public turc n’a fait que compliquer les choses pour la classe dirigeante du pays.
Le 1er mars a marqué un tournant accidentel dans le cours de la guerre impérialiste et dans ses implications pour la bourgeoisie turque. En tant que pays dont la classe dirigeante discutait sur base de l’importance géostratégique et de la loyauté envers les Etats-Unis tout au long de l’histoire, ce résultat, en même temps, eut un caractère non désiré et il provoqua un très profond sentiment de crainte de se voir réduit à l’insignifiance aux yeux de l’hégémonie impérialiste. Ce jour-là, l’autorisation permettant le stationnement des soldats américains sur le territoire turc et l’envoi de troupes turques à l’étranger en vue de coopérer à l’effort de guerre ont été soumis au vote de la Grande Assemblée nationale turque. Ce vote a eu lieu dans un climat dans lequel 95% de la population s’opposait à la guerre et à un moment où les masses manifestaient contre la guerre impérialiste. Accidentellement et à l’encontre de toutes les intentions du gouvernement de collaboration de l’AKP, la proposition n’a pas été pas ratifiée par le parlement : il s’en fallait de trois voix. Le gouvernement AKP avait été utilisé comme bouc émissaire pour faire passer une autorisation aussi impopulaire via le parlement, malgré l’approbation de l’armée et celle de la bourgeoisie, à la coopération avec les Etats-Unis. Ce dernier point a été mis sur le tapis lorsque, à l’issue de l’« incident », des officiels de l’armée ont ouvertement fait part de leur inquiétude et de leurs craintes à propos de l’échec dans l’ouverture d’un « front nord ». Même la fabrication d’un débat tournant autour du concept d’une prétendue « légitimité internationale » et mené par le président, a été bâti autour d’une fausse interprétation délibérée d’un article de la constitution turque. Il est évident qu’à la suite de ce refus involontaire d’accorder une autorisation, on a accordé aux Etats-Unis moins de soutien militaire que cela n’aurait été le cas si le vote avait eu lieu conformément aux souhaits du système capitaliste en Turquie.
Le 1er mars se traduisit donc par une aggravation de la crise, provoquant de la sorte une période prolongée d’incertitude et de crainte, parmi les composantes du système, d’avoir offensé les Etats-Unis. La réponse de ces derniers fut cinglante, ils déclarèrent carrément que l’aide de la Turquie, bien qu’elle eût pu être utile, n’était pas indispensable dans leurs plans stratégiques à l’égard de l’Irak. En conséquence, les Etats-Unis retirèrent leurs troupes de leurs positions en Turquie, un geste qui causa une grande inquiétude une fois de plus parmi la classe dirigeante turque. L’insensibilité de l’allié historique de la république turque vis-à-vis des préoccupations de celle-ci au sein de sa région entrait pour une grande part dans cette appréhension.
L’un des acteurs les plus concernés par la tournure de ces événements n’est autre que l’armée. Dans de nombreux cas, celle-ci a joué un rôle décisif dans les tournants les plus importants de l’histoire de la république. Les meilleurs exemples sont les coups d’Etat des années 1960, 1971 et 1980. Cette activité de la part de l’armée lui a permis de se positionner dans les processus décisionnels de la classe capitaliste. De plus, l’armée est devenue le principal représentant des politiques traditionnelles de l’Etat et, de ce fait, a toujours cherché à alléger les problèmes qui naissent de la moindre contradiction pouvant surgir à propos de ces questions. L’insistance de l’armée à vouloir être la gardienne des politiques traditionnelles de la république en a fait la principale actrice du système capitaliste. La quête traditionnelle de sécurité de la bourgeoisie turque, en même temps que ses craintes, s’est manifestée dans la structure institutionnelle de l’armée. Par conséquent, on peut dire que l’armée est devenue partie intégrante de la question de stabilité, de continuité et d’ordre du système. Ces préoccupations traditionnelles comprennent l’inclusion de la Turquie dans l’organisation militaro-politique du système mondial dirigé par les Etats-Unis. En corollaire de ceci, tant l’intégration au sein de l’Union européenne que, d’un point de vue militaire, la non-exclusion de l’armée européenne, constituent des cibles importantes pour le futur.
L’importance de l’intégration au sein de l’Union européenne est due au fait que ceci demeure la seule façon pour la Turquie de s’intégrer dans le système capitaliste mondial. Cette orientation ne présuppose pas une préférence entre l’Union européenne et les Etats-Unis, puisque l’intégration à la première est en fait soutenue et encouragée par les seconds. Les perspectives de l’Union européenne à propos de la Turquie ne peuvent être indépendantes de celles des Etats-Unis, comme cela a été illustré au cours de la récente guerre contre l’Irak et dans l’échec de l’Union européenne de devenir une alternative pour la Turquie durant les tensions qui ont opposé la Turquie et les Etats-Unis. L’incapacité de l’Union européenne à formuler une politique à l’égard de la Turquie et la région est due avant tout à l’influence existante et croissante des Etats-Unis dans cette même région.
Le processus d’intégration à l’Union européenne, cependant, crée également des crises en ce qui concerne les politiques traditionnelles dont on a parlé plus haut. Une division s’est produite entre ceux qui soutiennent l’application des mesures politiques inconditionnelles favorisant cette intégration (principalement le grand capital) et ceux qui préfèrent une approche plus prudente (comme c’est le cas de l’armée et de la bureaucratie). Cependant, cette division ne revêt pas les proportions d’une position hostile à l’Union européenne, puisque chaque acteur est conscient du fait que la seule issue pour le capitalisme en Turquie réside dans l’intégration au sein de l’Union européenne. On peut le voir très clairement dans le cas de Chypre. L’armée, une défenderesse acharnée de la présence turque à Chypre, a été forcée d’adopter une attitude plus conciliante vis-à-vis du problème, alors que la bourgeoisie turque préfère se débarrasser du problème le plus rapidement possible. Cependant, les mesures qu’il va falloir prendre dans l’affaire de Chypre sont devenues une question de style plutôt que de préférence.
Un des domaines dans lequel la crise est la plus apparente, c’est celui du gouvernement et de ses institutions. Le gouvernement AKP a accédé au pouvoir avec une attitude pro-américaine et son soutien inconditionnel de l’intégration à l’Union européenne, tout en portant la bannière de la bourgeoisie turque. Son apparition au pouvoir a été approuvée par le système capitaliste mondial, puisque le gouvernement AKP a accepté la mission consistant à poursuivre l’intégration de la Turquie au sein du système. Toutefois, la tension qui est venue du fait que les origines des cadres de l’AKP ont une caractéristique religieuse fondamentaliste, et la mission de l’AKP de réaliser les objectifs du système capitaliste en Turquie, l’ont placé dans une situation conflictuelle avec la base qui le soutient habituellement. Cette base qui soutien l’AKP se matérialise dans le mouvement religieux fondamentaliste qui a toujours été présent en guise de composante du système capitaliste en Turquie, née de son soutien au cours de la période post-80. Cette époque s’est terminée avec la période de « restauration », lorsque, dans le but de retourner aux politiques traditionnelles du système, les groupes religieux fondamentalistes ont été réduits à des proportions nettement moins menaçantes. L’AKP résulte de l’intégration de ce mouvement au sein des intérêts de la classe dirigeante capitaliste, comme le symbolise son soutien inconditionnel à l’Union européenne. La faille entre les politiques suivies par l’AKP et ses responsabilités idéologiques vis-à-vis de ses supporters s’est reflétée dans le vote du 1er mars. Hormis la base de soutien susmentionnée, l’AKP est venu au pouvoir grâce à l’impasse dans lesquelles les lignes politiques bourgeoises se sont retrouvées ces derniers temps. Par conséquent, l’AKP a été considéré par la majorité du public comme une solution alternative à la crise économique récurrente et à la pauvreté. Cependant, l’imminence de la crise économique due à une politique économique centrée sur le FMI et à l’agenda des questions politiques qu’il doit affronter durant cette période ne permettra pas au gouvernement AKP de conserver cette base de soutien parmi le public. Il est impossible que l’AKP maintienne la tension entre sa politique et son idéologie de façon à pouvoir plaire en même temps à la classe capitaliste et à sa base électorale. Une autre façon de voir la situation est de souligner le fait que les exigences fondamentales de la bourgeoisie ne reposent pas sur une base de soutien stable et sûre parmi le public. La classe dirigeante se méfie toutefois d’agir au mépris total de la base idéologique prévalant dans la société d’aujourd’hui. Le problème réside dans l’incapacité de la bourgeoisie turque de prendre le temps ou d’épargner les ressources économiques qui serviraient les inclinations idéologiques des masses.
La dépendance de la Turquie vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Union européenne afin de s’intégrer au sein du système capitaliste mondial est la cause principale de ce genre de contradictions au sein du capitalisme turc. La Turquie est confrontée à deux réalités : d’une part, les mesures politiques traditionnelles qui peuvent être définies comme servant les « intérêts nationaux » et, d’autre part, l’intégration accrue au sein du système capitaliste mondial et sa coopération avec ce dernier. Cependant, les événements récents ont brusquement montré à la classe dirigeante turque que ces deux secteurs de la politique sont devenus contradictoires par leur nature, suite à l’attitude intransigeante de l’impérialisme américain et à l’indifférence qu’il affiche à l’égard des intérêts de ses alliés. Aujourd’hui, il est devenu de plus en plus difficile pour la classe dirigeante turque de convaincre le peuple que les « intérêts nationaux » coïncident avec une position favorable aux Etats-Unis, comme par le passé. Cependant, en raison de la crainte de perdre de l’importance aux yeux des Etats-Unis, en sortant de sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, on peut s’attendre à ce que la classe dirigeante turque adopte à l’avenir une position bien plus pro-américaine. Ceci se traduira par l’apparition de nouvelles crises dans le secteur social, crises qui adopteront des formes idéologiques et politiques.
La guerre et les opportunités révolutionnaires
Ce que l’on a écrit jusqu’à présent montre bien les possibilités révolutionnaires existant dans notre pays. L’impérialisme américain a tenté de s’installer en Irak, mais sur un terrain très dangereux et glissant. La Turquie garde encore son importance politique et militaire dans le processus de l’installation américaine en Irak.
En outre, les plans régionaux des Etats-Unis ne se limitent pas à l’Irak. Pour une expansion lorgnant du côté de l’Iran et pour l’acquisition des ressources énergétiques de la mer Caspienne, et de celles du Caucase en général, les Etats-Unis pourraient avoir besoin d’utiliser la Turquie comme acteur dans la région.
Dans la période qui a suivi la guerre froide, les impérialistes et la bourgeoisie turque ont éprouvé le besoin de trouver des raisons de légitimer le soutien accordé aux expansions régionales des Etats-Unis afin de gagner le soutien du public. Toutefois, la bourgeoisie turque a négligé de chercher ces prétendues raisons dans son anxiété de perdre de son importance aux yeux des Etats-Unis. La classe dirigeante turque évalue sa propre importance selon les paramètres établis par l’impérialisme américain, alors que ces craintes de perdre de son importance en tant qu’alliée des Etats-Unis la poussent vers une position encore plus dépendante et insipide. A la suite du 1er mars, le refus de l’autorisation a fait que les médias pro-américains ont commencé à faire circuler l’opinion prétendant que la Turquie avait loupé le train et qu’à la suite de cela, elle avait perdu de sa valeur aux yeux des Etats-Unis. Ce point de vue s’est mué en politique de l’Etat en très peu de temps. Le chef de l’état-major général turc, Hilmi Ozkok, s’est hâté de faire une déclaration sur la question en disant que les Etats-Unis avaient trouvé de nouveaux alliés comme la Bulgarie et la Roumanie et que, par conséquent, ils pouvaient ne plus avoir d’usage de la Turquie comme par le passé. Il concluait en disant que la Turquie devrait suivre une politique étrangère plus « prudente ». Cette déclaration montre bien les dimensions de cette crainte.
La Turquie, en tant que pays qui a pratiqué la géostratégie et la loyauté durant des années, est très mal à l’aise vis-à-vis de l’apparition dans sa région de nouveaux rivaux qui désirent tout autant qu’elle (voire plus encore) accorder leur soutien à l’impérialisme américain en tant que partenaires stratégiques. Bien qu’Ankara ait fait sienne la politique de se conduire loyalement durant l’expansion de l’Otan, elle réalise maintenant qu’à la suite de cette expansion, une nouvelle vague de pays pro-américains est apparue en Europe de l’Est et que cela a un impact négatif sur son importance dans la région.
Les nouvelles bases importantes que les Etats-Unis ont acquises en Afghanistan et, aujourd’hui, en Irak, ont été la cause de nouvelles préoccupations pour la Turquie.
Les réactions de l’Etat turc à propos d’une formation turque au Nord de l’Irak devraient également être évaluées en tenant compte de ce point. La bourgeoisie turque réagit avec exagération à la formation d’un Etat kurde, non seulement parce qu’elle s’imagine que cela va conférer une nouvelle dimension au problème kurde mais également en raison du fait que cet Etat pourrait même porter gravement ombrage à l’attitude pro-américaine de la Turquie dans la région.
Il est impossible pour le capitalisme turc de suivre une stratégie indépendante, comme on le prétend dans certains milieux. Ces arguments visent à abuser notre peuple et à renforcer les positions de la bourgeoisie turque dans ses pourparlers et tractations avec les pays impérialistes.
L’option qui consisterait, pour la bourgeoisie turque, à revenir les pieds bien sur terre n’est jamais préconisée pas plus qu’elle n’est possible. On devrait être conscient du fait que le seul projet indépendant envisageable pour la Turquie se situe dans le socialisme.
Le capitalisme en Turquie cherche un havre sûr au sein de l’Union européenne. Il est impossible pour la bourgeoisie turque de renoncer, soit à la perspective américaine, soit à la perspective européenne. Outre cette situation, la France et l’Allemagne n’ont pas fait montre de vouloir développer une stratégie indépendante vis-à-vis des Etats-Unis en englobant et dirigeant la Turquie en tant qu’acteur régional. Il n’est pas obligatoire pour la Turquie de se distancier des Etats-Unis afin de se rapprocher un peu plus de l’Union européenne. En outre, il s’avère que l’Union européenne ne dispose pas de marge de manœuvre lui permettant d’agir indépendamment vis-à-vis de l’influence américaine. Par conséquent, dans ses intentions peu honorables de vouloir s’intégrer au sein de l’Union européenne, la classe capitaliste a de plus en plus besoin du soutien des Etats-Unis.
La classe capitaliste turque suivra une voie plus soumise en direction de l’impérialisme américain, et ce, en raison de ses craintes, de ses limites et de son manque de clairvoyance. Ce manque de clairvoyance sur la façon de venir à bout des forces qui déstabilisent les équilibres internes de la Turquie débouchera également sur l’adoption d’une telle attitude.
Toutefois, la position contre la guerre et, partant, contre les Etats-Unis, du peuple turc contredit cette attitude servile de la classe dirigeante, créant un environnement propice à l’intervention du parti révolutionnaire. Le TKP mobilisera toutes ses ressources pour affronter les assauts idéologiques pro-américains et luttera pour la promotion de l’anti-impérialisme en même temps qu’il affichera une position hostile à la guerre et aux Etats-Unis.
La divergence entre les besoins et les choix de la classe capitaliste et les tendances idéologies et les attentes des masses ne cesse de s’agrandir. Les politique bourgeoise perd de son efficacité en s’occupant des situations de crise, et elle est incapable de développer des alternatives. Une perspective de crise a fait son apparition au sein des mécanismes du pouvoir bourgeois, empêchant ce dernier de réaliser une politique davantage pro-américaine en ses propres rangs et en totale harmonie, et provoquant donc de sérieuses tensions parmi les cadres et institutions du système. Certains éléments ont expérimenté la contradiction inhérente à la situation consistant à entretenir la croyance en ce que les actuelles relations avec les Etats-Unis font du tort à la philosophie de l’establishment de la république turque, alors que, dans un même temps, celle-ci continue à afficher une attitude servile vis-à-vis du système. Bien qu’il nous faille remarquer que ces éléments ont été des acteurs du système jusqu’à présent, la future position qu’ils occuperont sera déterminée par le progrès de la poursuite de la lutte des classes.
L’actuelle mission du mouvement communiste consiste à tirer parti de l’actuelle impasse du système afin de générer une crise révolutionnaire. Si cette impasse ne peut être utilisée pour légitimer l’alternative socialiste auprès des masses et la proposer comme une solution concrète à la crise existante, le système capitaliste trouvera des moyens qui lui permettront de consolider son existence.
Le choix du système capitaliste de suivre une ligne davantage pro-américaine crée des tensions à l’intérieur du mécanisme du système et provoque une réaction parmi les masses. Une alternative révolutionnaire forte dirigera ces réactions contre le système capitaliste lui-même.
Nous devons nous atteler à la tâche de développer, selon une ligne anti-impérialiste, les réactions contre les Etats-Unis qui surgissent parmi les peuples du monde entier. La présence militaire et politique des Etats-Unis devrait être considérée comme illégale dans la perception du public. De récentes agressions économiques qui se sont reflétées récemment dans les tentatives de privatisation, ont laissé pressentir la pression qui va être mise sur les classes ouvrières, pression qui, à son tour, fait qu’il est des plus important que cette lutte puisse revêtir une identité de classe ouvrière. L’essence de ces développements devrait se profiler comme une manifestation de la contradiction entre travail et capital en dégageant le lien entre la pauvreté et l’exploitation et le bellicisme impérialiste.
Les travailleurs kurdes et turcs doivent s’unir pour se muer en une seule force dans la création d’une Turquie socialiste. Le patriotisme sera l’un des principaux pôles d’importance dans la lutte socialiste. Le monde a vécu la dévastation et la destruction imposées à ses peuples par les idées indéfendables soutenues par ceux qui, précisément, défendent la conception prétendant que les impérialistes sont les agents de la liberté et de la démocratie. C’est à travers la lutte qu’ils mèneront eux-mêmes que les peuples créeront leur propre avenir.
Le capitalisme est dépendant de la guerre et de l’exploitation, s’il veut survivre. Un monde sans guerre ni exploitation n’est possible que par le biais de la lutte pour le socialisme.