Contribution au Séminaire Communiste International
'Crises économiques et possibilité d'une crise mondiale majeure'
Bruxelles, 2-4 mai 2002

www.icsbrussels.org , ics[at]icsbrussels.org

Japon
Nouveau Parti Socialiste du Japon

La crise au Japon et les mouvements ouvriers

1- La crise du capitalisme au Japon

(1) Depuis la fin des années 70, les capitaux monopolistes du Japon exploitent les travailleurs en pratiquant des bas salaires et de longues journées de travail, en réduisant leurs droits et leurs acquis et ce, afin d’atteindre une capacité concurrentielle internationale visant, en fait, à faire du Japon le numéro un mondial. Au cours des années 80, l’économie japonaise a enregistré un taux de croissance plus élevé que ceux des pays européens et nord-américains. Mais, alors que la concurrence entre capitaux étrangers s’intensifiait, les exportations japonaises ont été congestionnées par la parité élevée de la monnaie nationale, le yen. En même temps, outre l’excès de capacités de production, l’argent entrant au Japon en provenance du reste du monde avait fait gonfler les valeurs des avoirs, lesquelles allaient atteindre leur point culminant à la fin de la décennie, jusqu’au moment où ces espèces de bulles financières finirent par exploser.

(2) Au cours des années 90, l’économie régressa sérieusement, transformant la capacité de production excessive et les valeurs et terrains dévalués en mauvais prêts. Le gouvernement du Japon, tentant de relancer l’économie, sortit des sommes extraordinaires en obligations du gouvernement pour faire face à la situation, ce qui, en fait, accéléra l’expansion du déficit financier : la part des obligations ainsi émises représentait 4,9% du budget (pour une valeur de 5.000 milliards de yen) de l’exercice fiscal 1975 et allait atteindre 25,8% du budget 2000 (pour une valeur de 34.000 milliards de yen). A la fin des années 90, le bilan total des obligations du gouvernement (c’est-à-dire la dette de l’Etat) excédait les 60% du PIB total pour atteindre 97,1% du PIB en 2000. En conséquence, on pratiqua des coupes sombres dans les budgets des services sociaux et ces fardeaux pesèrent sur l’existence même des travailleurs, affectant leurs pensions, les soins médicaux, les assurances de soins aux personnes âgées et l’emploi.

(3) Depuis la fin des années 90, les grosses entreprises ont supprimé leur surcapacité, réduit considérablement la sous-traitance et leurs effectifs, de même que les salaires des travailleurs. La « flexibilité » a fait son apparition dans l’emploi et de plus en plus de pratiques de déstabilisation de l’emploi ont sévi. Par conséquent, le taux de chômage a grimpé, passant de 2,1% en 1990 à 4,7% en 1999, dépassant ainsi celui des Etats-Unis. En 2002, le taux de chômage atteignait 5,3%, si bien qu’allait disparaître, même dans les grandes entreprises, la pratique traditionnelle du « système de l’ancienneté », sous lequel un travailleur peut continuer à exercer sa profession avec un salaire de plus en plus élevé d’année en année, selon son ancienneté au sein de l’entreprise qui l’emploie.

(4) Actuellement, le gouvernement Koizumi applique une politique néolibérale de « réformes structurelles », reposant sur le principe de la concurrence propre à la loi de la jungle et qui aggrave les conditions de vie de la population laborieuse, dont les droits, le bien-être social, l’emploi et la qualité de la vie quotidienne régressent. De ce fait, les travailleurs, considérés individuellement, voient leur pouvoir d’achat diminuer, toute la nation entre dans le cercle vicieux de la récession, du taux de chômage élevé et du déficit dans les finances. Les capitalistes s’arrangent pour survivre en intensifiant l’exploitation et la multiplication des entreprises transnationales, surtout, transférant les capacités de production dans d’autres pays d’Asie, ou en pratiquant l’expansion impérialiste des capitaux japonais dans le reste du monde.

2- Données reflétant la situation des travailleurs

Voici maintenant quelques données intéressantes sur la situation de la population laborieuse suite à l’intensification de l’exploitation capitaliste décrite ci-dessus.

(1) Un nombre sans cesse croissant de personnes se sont suicidées depuis la fin des années 90 au Japon. Depuis l’année 1998, ce nombre n’a cessé de croître, dépassant le chiffre de 30.000 par an, trois fois plus élevé que le nombre de décès résultant des accidents de la circulation. La tranche d’âge la plus représentée, dans ces suicides, est celle des quinquagénaires. En fait, ces gens sont des victimes : on les a licenciés ou l’on a réduit leurs salaires. Durant l’exercice fiscal 2000, plus de 3.000 personnes d’environ 55 ans se sont suicidées, alors qu’en 1995, on n’en comptait « encore que » 1.700. Les fluctuations du chômage sont en corrélation étroite avec le nombre en hausse ou en baisse des travailleurs.

(2) Le nombre total d’heures prestées en une année atteignait presque 2.200 dans les années 80, ce qui dépasse de 5 ou 600 heures la moyenne européenne et nord-américaine. En 1998, ce nombre reflua à 1.947, en raison de la récession économique. C’est à peu près le même nombre que celui des Etats-Unis et du Royaume-Uni, où la durée de travail annuelle dépasse de 3 ou 400 heures celle de l’Allemagne ou de la France. Les travailleurs japonais hésitent à bénéficier du droit aux congés payés, ne prenant que 9 jours de congés par an, alors que les chiffres indiquent 24 jours pour le Royaume-Uni, 31 pour l’Allemagne et 25 pour la France.

(3) Dans la seconde moitié des années 90, la hausse des salaires se développait à un taux approximatif de 2% mais, en 2002, les salaires baissèrent. Traditionnellement, au Japon, les salaires ne sont pas fixés selon un barème horizontal mais selon un système spécifique – le système de « l’ancienneté » - à chaque société et dans lequel le premier salaire est extrêmement modique mais peut augmenter d’année en année via la pratique acquise sur le tas. Récemment, toutefois, on a supprimé de plus en plus ce système et les salaires n’ont donc plus connu d’augmentation. Par conséquent, la masse salariale totale a dégringolé. Le travailleur japonais moyen vit dans une habitation de 93,3 m² de superficie au sol (177,5 m² aux Etats-Unis, 154,9 m² en Italie), ce que les Européens appellent généralement une « cage à lapins ».

3- Problèmes et perspectives des mouvements de travailleurs

(1) Le point vital réside dans le fait suivant : non seulement, il n’y a pas eu de contre-offensive véritable, bien que l’exploitation ait augmenté, revêtant une forme plus violente, et que les intérêts matériels des travailleurs aient subi des atteintes, mais la tendance majeure, sur le plan du syndicalisme, consiste à s’affilier au syndicat de la compagnie même qui, à son tour, organise les travailleurs. En d’autres termes, la majorité des syndicats sont des syndicats d’entreprises. Un autre facteur réside dans la situation des partis politiques représentant la classe ouvrière : ils sont faibles et dispersés.

(2) Traditionnellement, un « syndicat d’entreprise » défend le « système à l’ancienneté et aux années de service », lequel scellait en quelque sorte les relations de coopération entre les travailleurs et la direction. Comme on l’a dit plus haut, ce mécanisme a beau disparaître de plus en plus, le « syndicat d’entreprise » n’est pas encore parvenu à se transformer en vue de s’adapter au nouvel environnement, mais il cherche encore à se maintenir dans la norme de sa propre compagnie. Les données suivantes montrent les conséquences de cette situation.

Conflits du travail

1975 : participation de 4,6 millions de travailleurs. Perte de 8.016.000 journées de travail.

1980 : participation de 1,76 millions de travailleurs. 1.001.000 journées perdues.

1999 : participation de 110.000 travailleurs. 87.000 journées perdues.

Nombre de travailleurs organisés dans les syndicats

1980 : 31%

1995 : 25%

1999 : 22%

2000 : 21.5%

(3) Le taux d’organisation des travailleurs au sein des syndicats a diminué, suite à l’absence de luttes. Mais ce taux n’est pas exceptionnellement bas, comparé à celui des pays européens et nord-américains, excepté l’Allemagne. La différence réside dans la qualité. Ici, un syndicat accueille tous les employés d’une même compagnie, et ce type de syndicat représente en gros 90% de tous les syndicats japonais. Exception faite des syndicats des agents des services publics, la plupart des syndicats appartiennent à de grosses sociétés. Autrement dit, ils se caractérisent comme étant des syndicats d’entreprises. Le concept sous-tendant ce genre de syndicalisme est la coopération totale avec l’entreprise de façon à pouvoir survivre à la concurrence avec les autres entreprises. Par conséquent, un syndicat est plus intéressé par les distribution des bénéfices au sein de l’entreprise que par l’amélioration du niveau social et des droits des travailleurs. Le niveau de conscientisation des personnes syndiquées, au Japon, est plus faible que celui des syndicalistes des pays européens et nord-américains, qui sont organisés par secteur et par profession et pour qui l’affiliation est avant tout une question de choix personnel.

(4) Les syndicats comptent 12 millions d’affiliés, dont 63%, soit plus de 7 millions de travailleurs, pour le seul syndicat national, Union Rengo (Confédération japonaise des Syndicats). En outre, nombre de travailleurs appartiennent au Zenzoren (Confédération nationale des Syndicats), affilié au Parti communiste du Japon et organisant 1,03 millions de travailleurs. Il existe également le Zenrokyo (Conseil national des syndicats), qui correspond plus ou moins à l’aile gauche de l’ancien Parti socialiste du Japon, et qui rassemble quelque 350.000 travailleurs. Ces deux dernières organisations comprennent des syndicats d’entreprises plus restreintes (à l’exclusion de ceux des grandes entreprises, lesquels comptent comme membres tous les employés de la boîte), ainsi que les syndicats moins importants des grandes entreprises et les syndicats généraux qui organisent les travailleurs de façon horizontale. Ces syndicats organisent souvent des grèves, mais le nombre de travailleurs qu’ils représentent est généralement restreint.

(5) Au Japon, le marché du travail a été scindé par entreprise depuis l’époque d’avant-guerre et, après la Seconde Guerre mondiale, les mouvements syndicaux ont repris leurs activités selon cette structure. Par conséquent, un mouvement syndical horizontal, indépendant vis-à-vis du capital, est traditionnellement faible. Dans de telles circonstances, puisque l’économie capitaliste sombre dans la crise, le syndicat lui aussi a tendance à suivre le même sort que son entreprise. Il est donc particulièrement important pour les partis politiques de la classe ouvrière de s’engager activement à diriger les travailleurs de façon qu’ils surmontent ce point faible.

(6) Le Japon compte trois partis politiques qui défendent la classe ouvrière : le Parti communiste, le Parti social-démocratique et le Nouveau Parti socialiste. Le Parti communiste est le plus important en nombre mais, en raison de ses erreurs stratégiques et de sa division en sections, son influence sur les mouvements ouvriers est très limitée. Le Parti social-démocratique coopère souvent avec les partis politiques procapitalistes portés par le syndicat Rengo. Le parti approuve la légalité des forces militaires japonaises et est d’accord avec la poursuite de l’alliance militaire avec les Etats-Unis. Il manque totalement d’orientation visant à diriger les mouvements ouvriers en vue de sortir de l’actuelle impasse. Le Nouveau Parti socialiste est le moins important en nombre, mais il compte en ses rangs un certain nombre de syndicalistes actifs qui fournissent de sérieux efforts en vue de créer des mouvements ouvriers indépendants censés surmonter les défauts organisationnels de l’affiliation à un syndicat d’entreprise. Le Nouveau Parti socialiste soutient avec enthousiasme la lutte de Kokuro-Tosodan, c’est-à-dire le Syndicat national des Chemins de Fer japonais - Tosodan qui, ces 14 dernières années, s’est battu pour la réintégration de plus de 1.000 travailleurs licenciés lors de la privatisation de la société des chemins de fer en 1987.

(7) Il va sans doute falloir pas mal de temps pour organiser de véritables offensives ouvrières impliquant de grands nombres de travailleurs au Japon. Mais la raison d’être d’un syndicat d’entreprise prend manifestement de plus en plus de plomb dans l’aile. Il est inévitable que des mouvements essentiellement ouvriers puissent se développer, indépendamment des entreprises dont font partie les travailleurs, et qui uniront dans un même combat chômeurs et travailleurs effectifs.

Le Nouveau Parti socialiste du Japon est bien décidé à poursuivre la lutte visant à revitaliser les mouvements ouvriers militants et conscients de la lutte des classes et ce, dans une alliance avec les syndicats ouvriers d’avant-garde.

Tomiyama Eiko, Directeur de la Section internationale

Nouveau Parti socialiste du Japon

Téléphone : 81-3-3551-3980

Fax : 81-3-3551-6406

http://www.sinsyakai.or.jp

E-mail: honbu@sinsyakai.or.jp