Contribution
au Séminaire Communiste International
'Crises économiques et possibilité d'une crise mondiale majeure'
Bruxelles, 2-4
mai 2002
www.icsbrussels.org , ics[at]icsbrussels.org
Inde
Krishna Chakravortty,
Membre du Comité central Socialist Unity Centre of India (SUCI, Centre indien
pour l'Unité socialiste)
Les luttes exemplaires de la classe ouvrière, des paysans et du peuple en général contre les conséquences de la crise
Camarades Membres du Présidium, Camarades Délégués,
Des représentants des forces révolutionnaires et progressistes du monde entier
sont présents aujourd'hui à cet Onzième Séminaire communiste international,
placé sous l'égide du Parti du Travail de Belgique. Je vous transmets les
salutations cordiales de notre peuple et de notre Parti, le Centre indien
pour l'Unité socialiste (SUCI). Puissent les échanges qui auront lieu ici
se muer en lutte idéologique qui, à son tour, pourra résoudre les différences
idéologiques, tandis que nous nous dirigerons sans fléchir vers notre objectif
commun et que nous nous unirons contre le capitalisme-impérialisme mondial
et le révisionnisme moderne, de quelque tendance qu'il soit.
Cela devient de plus évident de jour en jour: l'actuel aménagement impérialiste
d'un marché capitaliste globalisé mis à la disposition du capital financier
en supprimant les barrières nationales et ce, à une époque où le capitalisme
est moribond, est en train, aujourd'hui plus que jamais par le passé, de lier
le sort de tous les pays capitalistes à la crise en cascade du capitalisme,
et non pas à une quelconque planche de salut permanent susceptible de le délivrer
de la crise. C'est inévitable. Et c'est pourquoi les mêmes Etats-Unis, qui
espéraient faire fructifier les dividendes de l'intraitable crise économique
du Japon, se sentent obligés de donner des conseils aux dirigeants japonais
à propos de la prévention de la possibilité d'un imminent effondrement économique:
ils craignent que l'impact en cascade n'aille empêtrer l'économie américaine
elle-même dans les mailles du réseau du marché capitaliste globalisé. Ce fut
également évident lors du dérapage de Singapour, de Hong Kong et de la Corée
du Sud, qui se poursuivit en frappant les économies d'autres pays encore,
y compris les Etats-Unis, au point qu'il convient de souligner cette vérité
qui dit que, dans un marché globalisé à la manière capitaliste, s'il se produit
un séisme économique dans quelque coin que ce soit, il est destiné à ricocher
à des degrés divers dans les autres coins également.
Fondamentalement, nous le savons tous, la crise tire son origine dans le système
d'exploitation économique capitaliste, basé sur la réalisation du profit et
la recherche du bénéfice maximal, un système qui écorche les grandes masses
populaires, diminuant leur pouvoir d'achat et provoquant à son tour une compression
et un repli du marché, décrivant ainsi tout un cercle vicieux qui, inexorablement,
a fini par être bien implanté dans le système à son stade moribond, et ce,
au cours de l'opération même de la loi intrinsèque du développement du capitalisme.
Le capitalisme, ici, n'a aucune issue. Les économistes et managers de crise
de la bourgeoisie, en raison de leurs profil et approche de classe bien enracinés,
sont incapables à la fois d'accéder à cette vérité de base et d'admettre son
caractère irréversible. Ils appellent cela récession de la demande, confondant
de façon incorrigible le symptôme et la cause.
Leur prescription de réforme a varié d'un bout à l'autre - depuis la réforme
économique keynésienne de l'Etat consistant à injecter de l'argent de l'Etat
dans l'économie afin d'augmenter le pouvoir d'achat du peuple, jusqu'à l'actuelle
adaptation de la globalisation, de la libéralisation et de la privatisation
générale dans l'économie et qui ne reconnaît pas le concept des obligations
de l'Etat à l'égard de la société et du peuple. En administrant de tels palliatifs,
ils pouvaient conjurer de temps à autre les possibilités d'un effondrement
imminent, mais chaque fois, le " revirement " proclamé s'est terminé par une
aggravation supplémentaire de la crise.
Tout d'abord, dans la situation modifiée de la période de l'après-Seconde
Guerre mondiale, ils ont cherché à créer et à agrandir un marché artificiel
par le biais de la militarisation de l'économie, principal pilier du soutien
de l'économie secouée par la crise, ce qui ne l'a toutefois pas résolue. Au
contraire, la poussée vers la militarisation crée invariablement l'obligation
de chercher en permanence de nouveaux théâtres de guerre afin de libérer les
stocks d'armes, comme l'ont fait les Etats-Unis, des derniers temps, depuis
le Kosovo jusqu'en Afghanistan, et comme ils menacent de le faire une nouvelle
fois avec l'Irak.
Secundo, ils ont eu recours à des exportations de capitaux dans le monde entier,
ce qui, finalement, n'a pu empêcher non plus la crise de s'aggraver.
Tertio, tous les espoirs de remise en état de l'économie via l'expansion du
marché en direction des anciens pays socialistes, suite à la désintégration
du camp socialiste, tous ces espoirs se sont écroulés.
Quarto, du fait que le bond en avant du développement technologique, ces dernières
décennies, a considérablement accru la productivité, la capacité totale de
produire un dépassement de la demande totale, c'est-à-dire le pouvoir d'achat
des gens, la surproduction a continué à augmenter elle aussi, ce qui s'est
traduit par une nouvelle compression des profits. D'une part, les, dirigeants
capitalistes cherchent à contenir les niveaux de production au détriment de
la force de travail dans ses diverses formes, ce qui contribue à accentuer
le déclin du pouvoir d'achat des masses et, partant, à comprimer la demande
et le marché. D'autre part, le déséquilibre dû à l'accroissement de la productivité,
mais également à la diminution de la demande, résulte en une surenchère de
l'accumulation rapide de capital financier, au point que le capital financier,
de plus en plus démesuré, se détache progressivement de la production industrielle
pour continuer à dégénérer de plus belle en capital usuraire et spéculatif,
sans implication de quelque forme que ce soit dans la production, la force
de travail et la société.
Quinto, le fait d'injecter de l'argent dans l'économie des dépenses publiques
afin de stimuler artificiellement la demande, dans une tentative visant à
contrôler la récession, n'a qu'un effet temporaire, alors que cela multiplie
grandement les risques d'endettement et que cela déclenche de nouvelles hausses
des prix. Pour avoir suivi cette voie, le Japon, si longtemps vanté comme
une économie modèle, se retrouve avec une dette publique s'élevant à presque
140% de son PIB. Revenant sur ses promesses antérieures, l'administration
Bush s'est assuré l'autorisation du Congrès en ce qui concerne des dépenses
publiques d'une valeur de 50 milliards de dollars, et ce, dans une tentative
de contrôler la récession. La façon de présenter les choses fait clairement
ressortir le malaise profond que connaît l'économie américaine depuis longtemps,
bien que les dirigeants américains prétendent que l'actuelle poussée découle
des attentats du 11 septembre. Dépeindre le terrorisme comme étant le principal
ennemi de l'humanité et la cause première de l'actuel dérapage économique
est un alibi sorti par les fauteurs de guerre américains afin d'obtenir la
promulgation de lois draconiennes contre les protestations démocratiques et
de détourner l'attention des gens de la maladie incurable du capitalisme.
Il existe une dualité dans les caractéristiques actuelles du capitalisme qui
fait, d'une part, que les puissances impérialistes se mettent à forcer l'ouverture
des marchés des pays économiquement en retard, afin d'exploiter leur main-d'œuvre
bon marché et leurs matières premières qui le sont tout autant et de vendre
leurs produits de consommation et autres marchandises et qui fait, d'autre
part, qu'elles se sont énergiquement attelées à peaufiner, étendre et protéger
leurs zones d'influence respectives les unes contre les autres. La réunion
de ces puissances dans les arrangements du GATT a été forcée par la crise,
tandis que leur regroupement en blocs séparés et rivaux visant la domination
du marché globalisé éclaire l'autre visage de la même crise. Les très nombreuses
contradictions du monde capitaliste-impérialiste rendent la présente disposition
des plus instables, vu sa nature, et la destinent à se désintégrer avec la
possibilité conséquente de voir une guerre éclater entre les puissances impérialistes.
Etant une composante à part entière du marché capitaliste mondial, le capitalisme
indien se retrouve sous l'impact de cette crise du capitalisme mondial moribond
et partage les mêmes caractéristiques, quoique sous une forme duale, en raison
de la particularité et du côté bizarre de son développement historique, dans
le contexte propre à l'Inde.
Il faut comprendre une fois pour toutes que le cours historique du développement
du capital national indien a débuté il y a très longtemps, qu'il a atteint
une consolidation suffisante avant même que le pays accède à la liberté politique
vis-à-vis de l'impérialisme britannique. Après l'indépendance, dans les conditions
de la troisième phase, la plus aiguë, de la crise générale du capitalisme
mondial, la bourgeoisie indienne s'est engagée dans une voie consistant à
utiliser le tout nouvel Etat national souverain et capitalisme pour assurer,
dans le sens relatif du terme, le développement et la consolidation " les
plus libres, amples et rapides possible " du capital national, en gardant
le marché indien à l'abri des marchandises et du capital financier en provenance
de l'étranger. Dans le même objectif, sur le plan de la politique étrangère,
les dirigeants indiens ont pris l'initiative au sein du Mouvement des Pays
non alignés (MPNA), d'une part, afin de négocier des concessions en allant
courtiser divers pays du camp impérialiste d'abord, et du camp socialiste,
ensuite, et, d'autre part, afin de pouvoir s'introduire dans les marchés des
pays non alignés comparativement moins développés. Au cours de tout ce processus,
le capital monopoliste s'est considérablement accru, à la fois dans les secteurs
privés et publics. La fusion du capital d'Etat et du capital monopoliste privé
donnait naissance au capital monopoliste d'Etat et le processus de fusion
entre capital industriel et capital bancaire donnait, lui, naissance au capital
financier et à l'oligarchie financière. Ainsi développé, le capital financier
hautement centralisé est devenu un partenaire concurrent, quoique mineur encore,
des trusts et cartels internationaux, ce qui montre clairement que la bourgeoisie
nationale indienne a fini par acquérir un caractère impérialiste. Non seulement
ils possèdent en propre des affaires au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et dans
nombre d'autres pays - les Littal, les Paul, les Hinduja, par exemple, participent
à des joint ventures dans pas mal d'autres pays économiquement en retard -,
mais ils participent également à des joint ventures avec des multinationales
étrangères, afin d'exploiter les marchés d'autres pays. Le caractère impérialiste
se manifeste de façon de plus en plus prononcée dans leur attitude chauvine
de grande puissance lorsqu'ils traitent avec des voisins, comme, ces derniers
temps, le Népal ou le Bangladesh, et dans leurs tendances et élans expansionnistes,
d'une part, et, d'autre part, dans l'adoucissement croissant de leur attitude
vis-à-vis de la politique impérialiste d'intervention, d'intrigues et d'agression
des Etats-Unis, particulièrement en Asie occidentale, en Europe de l'Est et
dans les pays caraïbes. Avec la désintégration du Mouvement des Non-Alignés,
qui a suivi celle du camp socialiste, et du fait qu'ils sont hantés en permanence
par la crise capitaliste mondiale en pleine aggravation et par le mécontentement
croissant qui règne au sein des masses indiennes, les dirigeants indiens se
sont détachés du concept et de la politique du Mouvement des Non-Alignés et
ils se tournent de plus en plus du côté des Etats-Unis, cherchant une collaboration
avec ces derniers ainsi qu'une reconnaissance en tant que superpuissance régionale
de l'Asie du Sud-Est.
Une caractéristique chronique de l'économie indienne, c'est qu'en raison du
pouvoir d'achat extrêmement faible des masses laborieuses, saignées à blanc
par l'exploitation et écrasées par l'énorme chômage, les prix en hausse constante
et les impôts massifs, le marché interne a subi une grave compression et le
développement capitaliste de l'Inde a été hanté par la crise dès le début.
Certains secteurs des industries lourdes modernes souffrent d'une pénurie
ou d'une insuffisance de capitaux, alors que dans d'autres secteurs industriels,
la capacité de production en place reste sous-employée tout en étant confrontée
à des excès de demande, on cherche à freiner le niveau de la production en
recourant à une politique d'économie, à des licenciements, à des fermetures
ou à des fusions et à une réduction de la main-d'œuvre ainsi qu'à des coupes
sombres dans les droits et privilèges du travail. Le même cercle vicieux opère
ici aussi. Dans une tentative pour surmonter la crise générale et protéger
l'ensemble des intérêts capitalistes, les dirigeants indiens recourent de
plus en plus à des politiques et des mesures antipopulaires, laissant appauvries
les grandes masses, déjà privées de soins de santé, le logements, d'enseignement
et d'autres éléments indispensables de l'existence.
En Inde, la militarisation de l'économie a commencé il y a longtemps, le budget
de la défense éclipsant de loin les budgets prévus pour les services d'utilité
publique. L'Etat indien a gagné sa place parmi les premières nations au monde
sur le plan des prouesses militaires, avec son arsenal nucléaire, ses missiles
balistiques et son système de communications par satellite, dans le même temps
que les masses indiennes luttent pour survivre, frappées par un taux élevé
de mortalité infantile, la malnutrition, la famine, les épidémies, la persécution
des femmes, le fanatisme religieux, l'intégrisme et l'esprit de clocher qui
sévissent partout, favorisés, encouragés, perpétrés ou fomentés par les dirigeants
dans le but de semer la désunion parmi le peuple.
Camarades, notre tâche consiste à analyser de façon critique le rapport des
forces aujourd'hui dans le monde et le caractère de classe de différents Etats.
Pour ce faire, nous devons tenir compte de la spécificité et des particularités
des conditions à la fois internes et externes du développement du capital
dans chaque pays dans la perspective de l'histoire générale du développement
du capitalisme en tant que système mondial, et nous devrions concentrer notre
attention sur les facteurs réellement déterminants afin de comprendre l'importance
des caractéristiques rencontrées dans un contexte national et international
donné. Nous pourrions rappeler les enseignements du camarade Lénine dans son
exceptionnelle analyse de l'impérialisme en tant que stade suprême du capitalisme
et dans laquelle il expliquait avec la plus grande clarté que la dépendance
économique ne signifie pas nécessairement la soumission politique: " Le
capital financier est un facteur si puissant, si décisif, pourrait-on dire,
dans toutes les relations économiques et internationales, qu'il est capable
de se subordonner et se subordonne même effectivement des Etats jouissant
d'une complète indépendance politique. (…) Non seulement les deux principaux
groupes de pays, ceux qui possèdent des colonies et les colonies elles-mêmes,
mais encore les diverses formes de pays dépendants qui, politiquement, sont
indépendant pour la forme mais sont, en fait, empêtrés dans les rets de la
dépendance financière et diplomatique, sont typiques de cette époque. (…)
Des relations de ce genre ont toujours existe entre grands et petits Etats,
mais dans une époque d'impérialisme capitaliste, elles se sont muées en système
général, elles font partie de la somme totale des relations de 'division du
monde' et deviennent les maillons de la chaîne des opérations du capital financier
mondial. " (Lénine, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, Oeuvres,
T.22) Dans son petit ouvrage, Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes,
Lénine le disait clairement: " Non seulement les petits Etats, mais la
Russie, par exemple, sont entièrement dépendants, économiquement parlant,
du pouvoir du capital financier impérialiste des 'riches' pays bourgeois.
Non seulement les Etats miniatures des Balkans, mais même l'Amérique du dix-neuvième
siècle était, économiquement parlant, une colonie de l'Europe (…) mais, quoi
qu'il en soit, ceci n'a rien à voir avec les problèmes des (…) Etats nationaux.
"
Dans l'actuel entrelacs qu'est le marché capitaliste globalisé, les puissances
impérialistes avec, à leur tête, les Etats-Unis, sont occupés à forcer l'ouverture
des marchés de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique centrale et du Sud au pillage
impérialiste, et les pays de ces régions ne peuvent éviter de s'associer avec
ce marché sans qu'il y ait des cessions de parts et des concessions au profit
de leur propre capital national à ses divers stades de développement. Ils
doivent s'adapter contamment et ajuster leurs besoins et aspirations à ceux
de leurs partenaires plus importants et dominants, à certains moments, il
leur faut gagner du terrain, à d'autres, discuter pour obtenir des concessions
via des manipulations et des manœuvres en tous genres. Quelle leçon allons-nous
en tirer? Pouvons-nous ne pas voir la forêt derrière l'arbre et nous retenir
de conclure que ces pays doivent être catalogués comme étant " dominés ",
voulant dire par là qu'ils sont soumis à l'impérialisme? Non. La bourgeoisie
indienne a sa propre contrainte de classe qui la pousse à figurer dans ce
genre d'arrangement mondial, ouvrant le marché intérieur aux impérialistes
et s'assurant à son tour toutes les parts et concessions possibles dans ce
marché mondial, tout en menant en même temps l'effort de transformer rapidement
le pays en une puissance militaire moderne, de peaufiner sa propre sphère
d'influence en tant que superpuissance régionale du Sud-Est asiatique et de
collaborer de plus en plus avec l'impérialisme américain en vue d'atteindre
les objectifs qu'elle s'est fixés.
Parmi les peuples de chaque pays mijotent un mécontentement et un ressentiment
contre le pillage impérialiste et l'écorchement auxquels se livrent leurs
classes dirigeantes respectives dans leur collaboration avec les impérialistes.
Chaque jour, et en nombres sans cesse croissants, des gens descendent dans
les rues pour protester et résister contre cette exploitation commise dans
la collusion et la collaboration. C'est le cas en Inde. C'est le cas dans
les anciens pays socialistes. Le phénomène progresse également dans les pays
capitalistes avancés de l'Europe et de l'Amérique, et ce, à un degré déjà
vu dans le temps dans les anciens pays coloniaux et semi-coloniaux. Nous,
qui sommes rassemblés ici, et tous les autres qui sont avec nous mais n'ont
pu nous accompagner ici en ce jour, nous sommes liés par la tâche historique
de coordonner et de guider les luttes anti-impérialistes à travers la consultation
mutuelle quant à la compréhension correcte de l'importance de la situation
actuelle, tant nationale qu'internationale.