Contribution
au Séminaire Communiste International
'Crises économiques et possibilité d'une crise mondiale majeure'
Bruxelles, 2-4
mai 2002
www.icsbrussels.org , ics[at]icsbrussels.org
Inde
Parti Communiste d’Inde (Marxiste-Léniniste) –Janashakti
Les facteurs actuels d’une crise économique au niveau mondial
Quand nous discutons du thème "Les facteurs actuels d’une crise économique au niveau mondial", nous partons de l’hypothèse qu’il y a eu des crises pendant une longue période et depuis longtemps.
Après la Grande Dépression, en 1933, J. M. Keynes, qui n’était aucunement un marxiste, écrivit que "le capitalisme international, individualiste et décadent, dans les mains duquel nous nous sommes retrouvés après la guerre, n’est pas un succès. Il n’est pas intelligent, il n’est pas beau, il n’est pas juste, il n’est pas vertueux – et il ne fournit pas les marchandises. Bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser". Il écrivit dans sa " Théorie générale " que " les fautes essentielles de la société économique dans laquelle nous vivons sont son échec à fournir le plein emploi et sa répartition arbitraire et inéquitable des ressources et des revenus. "
La cible de ses attaques était les rentiers et afin de répondre à leur défi, il souhaitait une intervention gouvernementale pour maintenir un investissement continu. Sa théorie du plein emploi alla jusqu’à soutenir même des investissements à fonds perdus pour maintenir le niveau de la demande de travail. " Deux pyramides valent deux fois plus qu’une seule ; mais pas deux chemins de fer de Londres à New York ".
Keynes a dit également: "Aussi longtemps que des millionaires trouveront leur satisfaction à construire d’immenses palais et des pyramides pour abriter leur corps après leur mort, ou, pour se repentir de leur péchés, ériger des cathédrales et faire des dons à des monastères et des missions, le jour où l’abondance de capital va interférer avec l’abondance de produits pourra être postposé. Creuser des trous dans le sol, payés par l’épargne, fera croitre, non seulement l’emploi, mais le dividende naturel réel des biens et services utiles."
Keynes condamnait le capitalisme mais il mettait en avant un remède à la distribution inéquitable des ressources et des revenus par l’accumulation de capital qui résulta dans le renforcement des états-nations oppresseurs et exploiteurs.
La première moitié du 20eme siècle a été témoin des contradictions au sein du système capitaliste essentiellement sous la forme des deux guerres mondiales et de la Grande Dépression. La théorie de Keynes pour renforcer l’état fut une réponse à cette crise et sauva le capitalisme. Mais la crise continue.
Surproduction, surcapacité
et faibles possibilités d’expansion des marchés
Dans "démêler les contradictions internes de la loi" (Le Capital Vol III) Marx a noté le lien entre les crises et la tendance du taux de profit à baisser. La baisse du taux de profit promeut la production, la spéculation, les crises, le surplus de capital ainsi que le surplus de population. Plus loin, il affirme que la limite du mode capitaliste de production devient apparente dans le fait que le développement de la puissance productive du travail crée dans la baisse du taux de profit une loi qui se transforme en un antagonisme de ce mode de production à un certain moment, antagonisme qui requiert pour être surmonté une crise périodique. Ce qu’il faut déduire de ce que Marx a dit est qu’une baisse du taux de profit peut être attribuée à une composition organique croissante du capital. La crise capitaliste est une interruption du processus de circulation induite par une baisse du taux de profit en-dessous de son niveau habituel.
Paul Sweezy dit (Théorie du développement capitaliste) que "La théorie des crises proposée dans le Vol. 1 et sur laquelle on revient occasionnellement dans les Vol. 2 et 3, ne tient compte que d’un aspect du problème entier. Car elle suppose toujours que, jusqu’à ce que la crise éclate réellement, toutes les marchandises peuvent être vendues à leur pleine valeur. Dans le langage de la théorie actuelle, cela suppose que la crise n’est pas le résultat mais plutôt la cause d’une pénurie de la demande effective. Le problème, dès lors, n’est nullement une étroitesse des marchés mais une distribution insuffisante (d’un point de vue capitaliste) de revenus entre les bénéficiaires de salaires et les bénéficiaires de plus-value. ."
Quand le taux de profit baisse, l’incitant pour la production capitaliste décroit, le capital est retiré, la circulation se contracte et une crise suivie par une surproduction s’installe. Marx a dit dans ses Théories de la plus-value (Vol 2) : " Il ne faut jamais oublier que dans le cas de la production capitaliste, il ne s’agit pas directement d’une question de valeur d’usage mais de valeur d’échange, et plus particulièrement d’expansion de la plus-value. C’est le fil conducteur de la production capitaliste et il s’agit d’une belle conception qui afin de soulager les contradictions de la production capitaliste, l’abstrait de sa base même et l’introduit dans un système de production qui est concerné par la consommation immédiate des producteurs. "
Paul Sweezy résume cet argument comme suit: " La forme spécifique de la crise capitaliste est une interruption du processus de circulation induit par une baisse du taux de profit en-dessous de son niveau habituel. Il est intéressant et aussi instructif de noter que la théorie moderne du cycle des affaires est arrivée à une conclusion qui, bien qu’apparemment sans relation, est néanmoins dans sa substance très semblable à la position marxienne. Les théoriciens modernes démarrent d’un niveau d’abstraction inférieur à celui de Marx, pour eux la classe capitaliste est divisée en deux sections, les entrepreneurs qui organisent et dirigent le processus de production, et les capitalistes financiers qui fournissent les fonds, sous la forme de prêts à intérêts, dont les entrepreneurs ont besoin pour leurs opérations. Les entrepreneurs peuvent aussi posséder du capital, mais dans ce cas on considère qu’ils se font des prêts à intérêts à eux-mêmes. Sous ces hypothèses, l’entrepreneur trouvera rentable d’investir du capital aussi longtemps que le taux de profit qu’il reçoit est plus grand que le taux d’intérêt qu’il doit payer. Dès que le taux de profit chute en dessous du taux d’intérêt cependant, l’entrepreneur n’a plus de raison d’investir, la circulation est interrompue et une crise s’ensuit.
La nécessité de reconstruire les économies après les ravages de la seconde guerre mondiale conduisit à un taux de croissance sans précédent de la production du monde industriel. Entre 1950 et 1970, la production a cru à une moyenne de six pour-cent par an et même dans la décennie 1970-80 la croissance moyenne était de 2,4 pour-cent. Ces croissances concernent le secteur de la manufacture. La croissance des services, comme les banques, les assurances, la publicité, le tourisme etc. fut encore plus forte, car ces activités occupaient des parts toujours croissantes du PNB de la plupart des pays capitalistes avancés. D’après Paul Kennedy, l’auteur de "Grandeur et décadence des grandes puissances ", les économies globales ont plus grandi depuis 1945 que dans toute l’histoire mondiale antérieure à la deuxième guerre mondiale, en fait, le PNB mondial réel a quadruplé de deux mille milliards à environ 8 mille milliards de 1950 à 1980.
Durant cette période, l’économie capitaliste mondiale a subi plusieurs récessions. Chaque fois qu’elle commençait à se remettre d’une récession, les capitalistes pensaient qu’ils avaient réussi à surmonter le problème de la baisse de la production pour toujours. Mais ce qui s’est passé en réalité c’est la réapparition de la crise dans la production sous une forme plus puissante et plus profonde. La solution recherchée à cette situation était d’appliquer la théorie de Keynes d’intervention de l’état caractérisée par la baisse des taux d’intérêts des banques centrales et les déficits budgétaires. Il y eut une intervention massive et forcée de l’état dans chaque branche de l’économie. Tous ces procédés économiques reposaient essentiellement sur le développement croissant du crédit et de la dette.
La récession de 1970 fut surmontée essentiellement par de lourds crédits aux pays du tiers-monde. Plus tard, la remise sur pied réalisée après la recession de 1981-82 montra qu’il était impossible pour le tiers-monde de repayer sa dette qui se montait à des centaines de milliards de dollars. Ils devinrent donc incapables d’absorber le surplus de production des pays impérialistes capitalistes.
Afin de faire face à cette situation, les USA commencèrent à absorber le surplus de production qui ne pouvait pas être vendu au tiers-monde, ce qui résulta naturellement dans des déficits commerciaux énormes. En 1987, le deficit commercial atteignait la somme phénomènale de 171 milliards de dollars. Depuis 1971, lorsque les USA enregistrèrent leur premier déficit budgétaire, ils ont constamment acheté plus qu’ils n’ont vendu.
Le problème du déficit commercial réside dans l’érosion à long terme des industries manufacturières des USA. Une grosse partie de l’économie réside dans les services. Certaines activités de service comme les transports publics, l’urbanisme, l’entretien des jardins, le catering etc. ne peuvent pas être exportées. Certains services ne peuvent pas être stockés même pas un jour comme les services aériens annulés ou postposés lors du 11 septembre de l’année passée. Même là où les revenus de services comme la consultance, les services légaux, la banque etc. sont considérables, le revenu total de ces services ne peut compenser les payements requis pour les biens et les services importés chaque année.
La croissance enregistrée aux USA dans les années 90 fut plus basse que celle des années 80. Actuellement il y a un ralentissement. Non seulement les USA font face à une crise de cette nature mais même les pays présentés comme des réussites tels que l’Allemagne et le Japon sont entrés en récession. En Allemagne, le PNB a chuté d’environ un pour-cent et la production industrielle a chuté d’à peu près 6-7 %. Au Japon, certains secteurs comme la sidérurgie et l’automobile ont chuté d’environ 10%. La Grande-Bretagne a connu la plus longue récession depuis les années 30. La Suède connaît la crise économique la plus longue et la plus forte des 40 dernières années. Après le " boom " politique causé par la réunification, l’Allemagne est entrée en récession à la fin de 1991. Le Japon, frappé par la réduction des importations aux USA et dans le monde, a vu un déclin ininterrompu de sa croissance.
L’économie de l’Eurozone est à la limite de la récession. L’indicateur compilé par un consortium d’instituts de recherche européens majeurs suggère que la croissance économique chutera à 0,4 % dans le premier quart de 2002. Le consortium dit que l’image globale immédiate pour la zone euro est faible, et en particulier la confiance actuelle est faible. Dès lors, une plongée dans la récession ne peut pas être exclue. Pourtant, s’exprimant à la télévision allemande le 12 novembre 2001, Hans Eichel, le ministre des finances allemands, a affirmé que l’Europe était mieux placée que les USA ou le Japon pour faire face à la tempête. Promettant que le gouvernement n’essayerait pas de s’échapper de la récession par des dépenses, il affirma que de plus grands déficits budgétaires n’étaient pas la solution. " Ils ont essayé au Japon avec des résultats désastreux. Ils ont un déficit trois fois aussi grand que celui de l’Allemagne et se trouvent pourtant profondémment en récession " a-t-il dit. Les économistes disent que ces revenus plus faibles signifient que le déficit du budget allemand pourrait augmenter à 2,6 % du PNB, proche de la limite de 3% qui contraint les gouvernements de l’euro-zone.
Les consommateurs et patrons US ont enregistré un nombre record de faillites en 2001. Avec l’économie se dirigeant vers la récession et les ménages et les entreprises remplis de dettes, le nombre total de faillites en 2002 a surpassé le précédent record de 1,4 millions de faillites enregistrées en 1988.
L’industrie de l’acier américaine a été victime de la grande tendance de l’industrie manufacturière à se délocaliser de plus dans des zones à bon marché comme la Chine. La part de la manufacture, qui comptait pour 50% du PNB des USA dans les années 50, a rétréci aujourd’hui à 16-18 %. La fabrication de l’acier aux USA est couteuse et ils ont moins de technologies en leur possession. Dès lors, les fabricants en Chine et ailleurs ont un avantage dans les prix. Pour faire face à cette situation, le Président Bush, champion du libre-échange, a invoqué la section 201 de l’US Trade Act de 1974, pour sauver l’industrie de l’acier US, d’une valeur de 30 milliards de dollars, en imposant des tarifs sur dix produits, allant de 8 à 30 %. Ces tarifs sur l’acier conduiraient à des prix plus élevés et à une perte d’entre 40000 et 75000 emplois dans l’ensemble de l’économie.
Les initiatives actuelles en vue de la restructuration de l’industrie globale de l’acier par les USA via des discussions à l’OCDE ont pour but de trouver une solution acceptable aux problèmes de sur-capacité en dépit des réserves des autres membres. Les USA prétendent que la crise dans la sidérurgie américaine a été causée par une sur-capacité globale et une tendance conséquente à exporter les surplus vers les USA à bas prix. Cette tendance a été encouragée par le soutien donné à la sidérurgie de différents pays par leurs gouvernements respectifs. Quelque soient les contradictions entre les USA et certains members de l’OCDE, le fait est qu’il y a environ 150 millions de tonnes de sur-capacité globale. Les principaux pays dans lesquels il y a sur-capacité incluent la Russie, l’Ukraine, certaines des républiques de l’ex-URSS et le Brésil. Avec la contraction de l’économie de l’ex-URSS, on a aussi cru que leur capacité d’acier se contracterait aussi. Cela n’a pas eu lieu. En plus, du fait de problèmes continus dans le marché d’échange, le rouble et la hrivna sont restés sous-évalués par rapport au dollar US avec pour résultat que l’acier de ces pays est vendu à un très bas prix en dollars. Ces pays sont de ce fait en position de déstabiliser les marchés dans d’autres pays.
Le Brésil a traditionnellement été un producteur dépendant des exportations, sa production étant beaucoup plus élevée que ce qui peut être consommé à l’intérieur du pays. Ses malheurs économiques sont pour lui une raison de favoriser agressivement son acier. Les actions prises par les USA, suivis par l’Europe, résulteront probablement dans la restructuration des capacités de ces pays. D’un point de vue indien, la restructuration des importations US est un coup majeur aux exportations indiennes.
Ford Motor Co. a publié une perte nette de 5,07 milliards de dollars pour le quatrième trimestre de 2001, tandis qu’il s’efforce d’effectuer sa restructuration, ce qui inclut des dizaines de milliers de pertes d’emplois et la fermeture de certaines usines. Dans le cadre de son plan de restructuration, Ford a anoncé qu’il supprimait 10% de sa force de travail, soit 35000 emplois dans le monde, diminuant la capacité de production d’à peu près 16%. Les trois grands fabriquants d’automobiles de Detroit ont tous été frappé par la récession américaine, la surcapacité et la compétition croissante des fabriquants d’automobiles européens.
Le nombre de pays africains appartenant au groupe des pays les moins développés a cru de 16 à 28, le PNB a décru d’un cinquième et les salaires de 50%. Dans les pays d’Amérique Latine, les salaires ont baissé de 15 à 20%. Le taux d’emploi dans tous les pays asiatiques, africains et latino-américain a chuté.
‘‘Le Programme des Nations Unies pour le Développement a publié que le fossé entre les nations riches et pauvres a doublé entre 1960 et 1989. Ces résultats sont attribuables en grande partie aux politiques duales poursuivies par les dirigeants riches : les principes du ‘marché libre’ sont imposés aux pauvres via les programmes d’ajustement structurel dictés par le FMI et la Banque Mondiale agissant comme des agences de collecte de factures pour les pays créditeurs. Susan George commente avec à-propos que pendant ce temps, les pays puissants protègent leurs propres firmes des ravages du marché, à un coût considérable pour le Tiers-Monde.’’ (Noam Chomsky : Ordre mondial, ancien et nouveau, 1994)
Tandis que des milliards de personnes dans le tiers-monde sont plongées dans la pauvreté et que des millions de personnes en Occident subissent des réductions de leurs salaires et allocations et un chômage accru - on ne peut s’attendre à une expansion du marché.
Cela ne veut pas dire que le marché en tant que système a été affaibli; au contraire, il s’est renforcé durant les 15-20 dernières années. L’effondrement du bloc soviétique, la disparition du mouvement des non-alignés regroupant des pays du tiers-monde, les programmes d’ajustement structurel du FMI, de la Banque Mondiale et dernièrement de l’OMC, l’entrée de la Chine dans l’OMC etc. ont mené le marché de triomphe en triomphe.
"Dans son expression idéologique, le triomphe du marché est vu comme la victoire de la "liberté" (et la fin de l’histoire). Dans cette version, la liberté est d’abord et avant tout la liberté économique qui n’est pas conditionnée par l’égalité des chances, des ressources ou de la concurrence – elle consiste uniquement dans les droits de ceux qui possèdent le capital de l’utiliser librement. Cela suggère que les organisations des travailleurs peuvent être considérées comme incompatibles avec la ‘liberté’ et que la démocratie elle-même avec son potentiel de mobilisation par les citoyens ordinaires pour réguler et taxer les transactions économiques, pourrait aussi menacer la ‘liberté’. Cela peut expliquer pourquoi les banquiers, le FMI et l’école des économistes de Chicago a salué l’abrogation par Pinochet de la démocratie au Chili en 1973, qui a écrasé les syndicats et mit fin aux interventions du gouvernement qui ‘réprimaient’ les marchés de capitaux." (Le triomphe du marché : Edward S. Herman, 1995)
Les faibles possibilités d’expansion des marchés sont donc dues à la crise du capitalisme elle-même. Ceci répond à la tendance de considérer le marché isolément du capitalisme. Le marché est devenu capitaliste lorsqu’il devint une force contraignante et commença à discipliner ce qu’on appelle les ‘forces du marché’. Considérer le marché indépendamment du capitalisme, c’est considérer ‘le capitalisme sans les capitalistes’, une phrase utilisée par Friedrich Engels pour décrire la seconde internationale.
Révolution technologique et croissance de productivité
Tout en discutant la révolution technologique et la croissance de productivité, il est nécessaire de voir ce qu’est la révolution technologique. Harry Braverman dans son "Travail et capital monopoliste" offre une nouvelle perspective à la définition de la révolution technologique. ‘‘Vers le dernier quart du 19eme siècle, ce que Landes a appelé l’épuisement des possibilités technologiques de la ‘révolution industrielle’ s’est installé. La nouvelle révolution scientifico-technique qui a réalimenté le stock des possibilités technologiques avait un caractère conscient et délibéré largement absent de l’ancienne. A la place des innovations spontanées indirectement employées par le processus social de production vint le progrès planifié de la technologie et le design des produits. Cela s’accomplit au moyen de la transformation de la science elle-même en une marchandise achetée et vendue comme les autres éléments de la production. Une connaissance scientifique externe à l’économie est devenue un élément de bilan financier. Comme toutes les marchandises, son offre est appelée par la demande avec pour résultat que le développement des matériaux, des sources d’énergie etc. est devenu moins fortuit et plus adapté aux besoins immédiats du capital. La révolution scientifico-technique, pour cette raison, ne peut pas être comprise en termes d’innovations spécifiques – comme dans le cas de la révolution industrielle, que l’on peut caractériser adéquatement par une poignée d’innovations-clefs — mais doit plutôt être comprise dans sa totalité comme un mode de production dans lequel la science et les recherches techniques ont été intégrées en tant que partie de son fonctionnement ordinaire. L’innovation-clef ne se trouve pas en chimie, en électronique, en aéronautique, physique atomique ou un quelconque des produits de ces sciences-technologies mais plutôt dans la transformation de la science elle-même en capital."
Il y a eu beaucoup de discours et d’actions à propos des "transferts de technologie", en particulier des pays développés vers les pays sous-développés. La question est ici : de quel transfert s’agit-il ? On ne parle pas d’un transfert de fer, de cuivre ou de coton, etc ., que soit l’on achète, soit l’on vend. Myrdal a appelé ceci la "diplomacie par la terminologie". En entrant dans un ‘transfert’ contractuel, la technologie entre dans la zone commerciale et sort ainsi du laboratoire. Cette terminologie de ‘transfert’ indique l’existence d’une compréhension limitée du marché pour la technologie. En outre, la technologie dans ce processus de commercialisation est intégrée dans des produits intermédiaires, des machines et des équipements, les connaissances des gens, en bref tout le système de production et même de distribution et de commercialisation. Dès lors, la technologie représente une partie intégrée dans un ensemble plus large. En conséquence, le marché de la technologie n’est pas indépendant mais fait partie du marché global.
Les dernières technologies de l’information suivent une course folle. Jacques Arlandis dans son ouvrage "La marche du cyber-monde" affirme: "L’Internet est un continent virtuel, le 7eme continent où vous serez bientôt capable d’installer tout ce qui existe sur les continents réels mais sans les contraintes de la matérialité : des bibliothèques, des magasins, bientôt des usines de production, des journaux, des studios de cinéma, des hôpitaux, des juges, des policiers, des hôtels, des astrologues, des centres de loisirs et de divertissement. Dans ce continent, vide d’habitants réels, un commerce immense se développera entre agents virtuels d’une économie de marché pure et parfaite."
Ceux qui clamaient que "la loi de la diminution du taux de profit" avait été remplacée par "la loi de l’augmentation du taux de profit" eurent un rude choc après le " vendredi frénétique " d’avril 2000. Ils subissent encore les conséquences de ce choc.
Les capitalistes à risques deviennent des capitalistes en voie de disparition. Lorsque l’économie a pris un tournant vers le pire l’année passée, il en fut de même pour les milliards de dollars d’investissements à risque de nombreuses entreprises. Microsoft a soustrait 5,7 milliards de dollars de ses livres de compte en 2001, la valeur de ses investissements dans les télécommunications et l’internet ayant décliné. Pour Wells Fargo Co, les pertes d’investissement de capital à risque se sont montées à 1,2 milliard de dollars. Les pertes d’Intel sur ses investissements à risque l’année passée furent de 632 millions de dollars.
La Nouvelle Economie basée sur les technologies de l’information n’est pas une autre économie et la vulnérabilité n’est pas un facteur nouveau. La révolution de l’information est nouvelle, mais elle n’est que la plus récente d’une série de vagues semblables qui se sont élevées puis ont chuté depuis la révolution industrielle. Ceux qui ne lisent pas l’histoire s’exclament que nous vivons le plus grand changement depuis le dernier millénaire. Il leur serait pourtant bien difficile de démontrer que le processus moderne d’information est plus révolutionnaire que la machine à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe, l’électricité, l’automobile, l’avion, etc. Chacune de ces vagues a atteint sa crête et s’est ensuite écrasée, non pas à cause de la technologie en tant que telle mais à cause de la vulnérabilité du marché d’échange.
A part la nouvelle technologie, d’autres motifs du boom économique sont les profits élevés et le financement à bas cout, essentiellement via le marché d’échange, ce qui résulta dans un niveau record d’investissements des entreprises dans toutes sortes de machines et donc dans une production accrue. Près de 25 % de la croissance économique depuis 1996 est un résultat du boom de la bourse et de l’immobilier, affirme Alan Greenspan, le président de la Réserve Fédérale américaine. Donc, la technologie n’est pas le problème, le problème est qui la contrôle, comment on l’utilise, dans quel but et pour quels intérêts.
Alvin Toffler était en Inde (Mumbai) en janvier de cette année. Il fut le premier à écrire sur la révolution des communications et la restructuration des entreprises. Immergeant en permanence le terme " choc futur " dans le lexique du management global, ses livres ultérieurs comme "la troisième vague", "guerre et anti-guerre" et "déplacement de pouvoir " ont aussi introduit des nouveaux termes dans le langage comme " troisième vague " et " démassification ". Selon Toffler, la première vague de changement dans l’histoire a été la révolution agricole il y a 10000 ans qui a remplacé la chasse et la cueillette par les grandes sociétés paysannes. La seconde vague a été déclenchée il y a environ 300 ans par la révolution industrielle, tandis que la tant commentée troisième vague est la substitution de l’énergie mentale à la place de l’énergie musculaire dans l’économie.
Il s’adressait à 120 patrons et cadres de toutes les industries. Il soutenait la 3eme vague et beaucoup dans l’audience soutenaient aussi la 3eme vague. Mais l’ensemble du meeting semblait plutôt frénétique. Toffler lui-même était assez prudent. Bien qu’il ait affirmé que l’on devait réinventer les économies de la même façon dont la science économique avait été inventée au 18eme siècle, il mit en garde : " lorsque l’on est en présence d’un changement quelconque, qu’il soit technologique ou social, ce changement n’implique pas juste un type de changement mais des milliers de changements connectés les uns aux autres … Le conflit est inhérent au changement, le conflit n’est pas toujours négatif mais il peut aussi être très dangereux ". Signalons aussi en passant, dans une veine plus légère, à l’attention de ceux qui disent que la connaissance est devenue une marchandise que Toffler a été payé 50000 dollars pour son discours de 50 minutes à Mumbai. Mille dollars par minute.
Les récentes technologies de l’information révèlent les contradictions entre forces et relations de production et permet de visualiser dans le capitalisme un nouvel ordre social qui ne peut pas être réalisé sans transcender le capitalisme.
Hen Hirschkop, un chercheur de l’université de Manchester, a écrit dans un article intitulé "Démocratie et nouvelles technologies" (2001) une épitaphe pour les technologies de l’information :
"Ces dernières années ont été très décourageantes pour les socialistes et même pour les sociaux-démocrates modérés. Dans la foulée de tant de revers et de déceptions, l’idée que le capitalisme irait un pont technologique trop loin, et ainsi se détruirait lui-même, est tentante. Qui peut résister à la justice poétique d’un pouvoir d’entreprise vendant son propre fossoyeur aux masses sous une forme bon marché et high-tech ? Mais lorsque la structure même d’une société dépend d’un manque de démocratie, la victoire de la démocratie dépend d’une lutte et de forces sociales qui ont des intérêts, la volonté et l’intelligence de lutter pour elle. La technologie aura sans aucun doute un rôle dans cette lutte mais elle n’offre pas de racourcis : on ne peut pas acheter la démocratie dans un étalage ou la downloader d’un site web. Elle exige du courage, de l’endurance et une organisation politique, et, autant que nous puissions le voir, Microsoft n’a pas encore mis au point de logiciels pour fournir ces qualités."
Spéculation financière et boursière
Lorsque les USA furent confrontés à la nécessité d’absorber le surplus de production qui ne pouvait être vendu dans le tiers-monde, celui-ci étant devenu incapable d’absorber les surplus de production des pays impérialistes du fait de son énorme dette, les USA eurent à faire face à des déficits commerciaux énormes. Le remède utilisé pour surmonter ce déficit fut une spéculation financière et foncière frénétique pour attirer les capitaux du monde entier. Cela a mené à un gonflement artificiel des bilans d’entreprise et créa ainsi l’illusion d’une activité économique intense.
La transition du flux de marchandises et services au mouvements de capitaux, aux taux d’échange et flux de crédits, a résulté dans des flux d’argent internationaux, ou plutôt transnationaux. Le marché international des marchandises est encore plus grand que ce qu’il a été précédemment et de même pour le ‘commerce invisible’ – le commerce des services. Ensemble ils se montent à environ 3 à 4 mille milliards de dollars par an. Mais le marché de Londres des eurodollars, dans lequel les institutions financières mondiales prêtent et empruntent les unes aux autres, brasse plus de 300 milliards de dollars par jour ou 75 mille milliards de dollars par an – à peu près 25 fois le commerce mondial. En plus, il y a les transactions sur le marché des devises dans les centres financiers mondiaux où on échange une devise contre une autre. Elles brassent environ 150 milliards de dollars par jour, soit 35 mille milliards par an. Mais beaucoup de ces eurodollars, Yen et francs suisses se déplacent simplement d’une poche à l’autre et peuvent être comptés plus d’une fois.
Le déclin de l’activité économique réelle du fait de la domination du capital financier affecte tous les pays, ce qui mène à une crise économique mondiale. Le prix des actions industrielles a augmenté de 300% en Grande-Bretagne et au Japon, de plus de 200% en France et d’environ 150 à 200 % aux USA et en Allemagne. Mais la croissance spéculative n’était pas supportée par une croissance correspondante dans la production industrielle. Les problèmes économiques internes des pays impérialistes, la concentration du commerce mondial entre une poignée de pays exportateurs de capitaux, des termes de commerce arbitraires, le payement du service de la dette par les pays du tiers-monde et le manque de pouvoir d’achat des peuples du tiers-monde sont les conséquences des opérations du capital financier.
Il y a quatre ans, lorsque les soi-disant Tigres asiatiques se débattaient dans une crise économique, beaucoup d’observateurs blamaient ‘le capitalisme de copinage’. A présent, après la crise Enron, Paul Krugman, un économiste de l’université de Princeton, a déclaré dans le New York Times que les dernières révélations sur l’affaire Enron allaient lever le couvercle sur le capitalisme de copinage à l’américaine. " Le copinage n’est pas vraiment neuf en Amérique; l’administration Clinton nous a mis au bord d’une guerre commerciale au nom des bananes Chiquitas, un mécène majeur de ses campagnes ". Il poursuit par une citation du magazine économique " Red Herring " qui a publié " la plus grande enquête à ce jour sur le groupe Carlyle, une compagnie d’investissement dont l’histoire ressemble au scénario d’une mauvaise série TV. Carlyle se spécialise dans l’achat de contrats de défense pour les revendre ensuite quand leur valeur a miraculeusement augmenté après avoir reçu un soutien du gouvernement. Parmi les employés de la compagnie se trouvent l’ancien président George Bush. Parmi les actionaires de la compagnie se trouvait jusqu’en octobre dernier la famille Bin Laden d’Arabie Saoudite ". La saga Enron révèle le laid côté du capitalisme moderne.
Les leçons d’Enron ne sont pas seulement pertinentes pour les USA; elles posent des questions fondamentales sur la signification réelle des marchés de capitaux. L’échec (ou était-ce délibéré ?) des soi-disant analystes de Wall Street a fini par couter cher aux investisseurs ; l’action a chuté de 85 dollars à tout juste 30 cents. Les employés d’Enron qui ont placé leur salaires et fonds de pension en actions et obligations d’Enron doivent se satisfaire de cette pitance de 30 cents. Dans leur désir d’argent rapide, ils ont été les victimes des exigences des pressions financières spéculatives.
Le conseiller économique du président Bush, Larry Lindsey, a appelé l’effondrement d’Enron, un hommage au ‘capitalisme américain’. Le secrétaire au trésor Paul O’Neil en attribue le crédit au ‘génie du capitalisme’. Que veulent-ils dire ? Les compagnies qui ne peuvent pas se gérer convenablement s’effondrent. Mais elles peuvent revivre dans le futur tel un phénix. Ou d’autres compagnies surviennent.
Ceci rappele ce que Voltaire a écrit il y a environ deux siècles et demi dans ses " Leçons sur l’Angleterre " :
‘‘Venez à la bourse de Londres, une place plus respectable que beaucoup de cours princières. Vous verrez assemblés des représentants de chaque nation pour le bien de l’humanité. Ici, le Juif, le Mahométan et le Chrétien font commerce l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion et réserve le nom ‘d’infidèle’ pour ceux qui tombent en faillite. Ici, le presbytérien met sa confiance dans l’anabaptiste et l’anglican accepte la lettre de créance du quaker. Après avoir quitté ces assemblées pacifiques et libres, l’un se rend à la synagogue, l’autre va prendre un verre, un autre encore va se faire baptiser dans une grande baignoire au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; un autre assiste à la circoncision de son fils et il récite au-dessus de son fils quelques mots d’hébreux qu’il ne comprend pas du tout. D’autres vont à l’église en attendant l’inspiration divine avec leur chapeau sur leur tête. Et tout le monde est content."
Kenneth Lay, le président d’Enron, a gagné plus de 100 millions de dollars en vendant les actions d’Enron. Lou Pai, l’ancien patron d’une filiale d’Enron a obtenu plus de 350 millions de dollars. Rebqua Mark, directeur, a reçu environ 80 millions de dollars. Il y en a beaucoup d’autres qui ont obtenu des millions de dollars. Tous sont respectables et contents. Ils vénèrent le capitalisme américain et réservent le nom ‘d’infidèles’ aux millions de petits actionnaires et d’employés d’Enron.
La bourse n’est pas une institution nouvelle. Acheter des actions en anticipant une croissance dans le prix des actions et les revendre avec profit n’est pas nouveau. Ce qui est un phénomène nouveau des années 70, 80 et 90 est d’acheter une quantité suffisante de ce capital liquide afin d’acheter le contrôle de grosses entreprises. Parfois, il ne s’agit pas seulement de contrôler la gestion mais de piller la compagnie en utilisant l’autorité de contrôle qui a été acquise. L’explosion financière a aussi introduit dans le marché certaines nouvelles variétés comme les actions et obligations sur l’avenir. Il s’agit de contrats pour acheter ou vendre une quantité déterminée de biens à un prix fixé en accord par l’acheteur et le vendeur, à une date donnée ou avant cette date. Tant l’acheteur que le vendeur sont obligés d’acheter/vendre le bien en question. Les employés d’Enron ont perdu leur salaire et leur fonds de pension dans ce type de contrats. Le pari les a mis en faillite.
En un seul jour, le 9 octobre 1987, les investisseurs de Wall Street ont perdu 500 milliards de dollars. Cela a affecté les bourses majeures comme Londres, Paris, Hong Kong, Francfort, Tokyo etc. Le prix des actions industrielles, durant cette période, a augmenté d’environ 300 % en Grande-Bretagne, 150% aux USA et en Allemagne, 220% en France et 300% au Japon. Mais cette croissance spéculative n’était pas soutenue par une croissance correspondante de la production industrielle. Le crash de la bourse américaine, le 14 avril 2000, connu sous le nom de ‘Vendredi frénétique’ est la plus grande chute des marchés sur un jour depuis la création de l’argent.
La croyance dans les effets salutaires de la bourse et les engagements financiers des investisseurs dans le monde entier semblent avoir atteint un point de non-retour. Les investisseurs se cramponnent simplement à l’optimisme, poussant les prix vers le haut et priant continuellement que leurs profits soient la preuve qu’ils jouent astucieusement en bourse. Mais cette croyance ne contredit pas le fait irréfutable que le compte à rebours est inévitable, en dépit des efforts déterminés pour parer le danger. Le ‘vendredi frénétique’, les investisseurs ont été témoins des ravages causés par une petite fissure dans le vernis de l’espoir. En la voyant, ils ont été suffisamment effrayés pour déguerpir de nouveau derrière le rempart de l’optimisme. Mais quel est cet optimisme, sinon simple spéculation ?
Tout en concluant au caractère spéculatif du capital financier, il ne faudrait pas éviter de noter un aspect de ce sujet mis en lumière par l’éminent économiste marxiste Paul Sweezy dans la Monthly Review de décembre 1991, dans un article intitulé "Le capital monopoliste après 25 ans".
‘‘Pourquoi "Le capital monopoliste" (se référant à son livre écrit avec Paul Baran en 1976) a-t-il échoué à anticiper les changements dans la structure et le fonctionnement du sytème qui ont eu lieu dans les 25 dernières années ? Essentiellement, je pense que la réponse est que sa conceptualisation du processus d’accumulation du capital est unilatérale et incomplète. Dans la tradition établie de la science économique, tant conventionnelle que marxienne, nous traitions l’accumulation du capital comme étant essentiellement une question d’augmentation du stock de capital marchandises existant. Mais en réalité, il ne s’agit que d’un aspect du processus. L’accumulation est aussi une question d’augmentation du stock des biens financiers. Les deux aspects sont bien sur liés mais la nature de cette relation est pour le moins problématique. La façon traditionnelle de traiter le problème a été en fait de l’éviter: par exemple l’achat d’actions et d’obligations (deux des formes les plus simples de biens financiers) est supposée être simplement une façon indirecte d’acheter du capital marchandises réel. Cela est à peine vrai et peut être totalement trompeur."
Il est suffisamment franc pour dire qu’il n’a aucune idée de la solution de ce problème et suggère qu’une meilleure compréhension de la société capitaliste monopoliste d’aujourd’hui ne sera possible que sur base d’une théorie plus adéquate de l’accumulation du capital avec une insistance spéciale sur l’interaction de ses aspects réels et financiers.
La dette de différents pays
Le tiers-monde est empêtré dans le piège de la dette, qu’on appele aussi crise de la dette. Cette terminologie n’était pas utilisée avant les années 80. En bref, en quoi consiste ce piège ? Les pays impérialistes et leurs banques ont constamment fourni des prêts aux pays du tiers-monde et les pays du tiers-monde ont constamment emprunté, même pour repayer les intérêts sur cette dette et ces emprunts se sont poursuivis jusqu’à l’insolvabilité.
La panique s’est déclarée dans le système bancaire occidental et celui-ci fut à la limite de l’effondrement au début des années 80, lorsque le Mexique et quelques autres pays d’Amérique Latine furent incapables de rembourser. L’incapacité des pays d’Amérique Latine à agir ensemble contre leurs créditeurs a fourni un certain temps aux banquiers pour réécheloner leur prêts avec le soutien des gouvernements et des agences internationales. La crise a subsisté, le soulagement résulta simplement du fait que la crise n’avait pas été fatale. Ainsi la crise continue.
L’Argentine, un des pays les plus importants de l’Amérique Latine, a été en janvier de cette année incapable de rembourser sa dette extérieure. L’Argentine était pourtant présentée il y a environ deux ans comme un modèle de stabilité macro-économique.
La cause la plus importante des problèmes économiques de l’Argentine fut la décision du gouvernement de maintenir son taux de change fixe – un peso pour un dollar, adopté en 1991. Mais ces dernières années, le dollar a été surévalué, ce qui a rendu le peso surévalué également. Une devise surévaluée rend les exportations plus chères et les importations artificiellement bon marché. Les USA qui ont un dollar fort ont un déficit commercial record de 400 milliards de dollars. Mais cela devient catastrophique pour un pays qui s’est astreint à un taux d’échange fixe, lorsque les investisseurs commencent à sentir que le peso va chuter : ils exigent alors des taux d’intérets encore plus élevés. Ces taux d’intérêts exorbitants minent l’économie. C’est la raison principale pour laquelle l’Argentine n’a pas été capable de se remettre de quatre années de récession.
Pour maintenir une devise surévaluée, un pays a besoin d’une grande réserve de dollars, le gouvernement doit garantir que tout qui veut échanger un peso contre un dollar en obtiendra un. Le role du FMI a ici été crucial. Il a organisé de grands emprunts, notamment un emprunt de 40 milliardsde dollars il y a un an pour soutenir le peso. Mais imaginez que les USA empruntent 1,400 milliards de dollars – 70% du budget fédéral juste pour soutenir un dollar surévalué. Il n’a pas fallu longtemps à l’Argentine pour accumuler une dette extérieure impossible à rembourser.
Ce qui s’est passé en Argentine n’est pas un phénomène nouveau. C’était aussi grave qu’en 1982 lorsque le Mexique avait menacé de ne plus rembourser sa dette. En 1987, le rapport dettes sur exportations était de 300 à 550 pourcent.
La crise de la dette ne peut pas simplement être expliquée en disant que les prêts ne pouvaient pas être remboursés pour l’une ou l’autre raison. La crise a surgi du fait de l’introduction d’une politique de nouvel ordre mondial via le FMI et la Banque Mondiale, les gendarmes économiques de l’impérialisme. Le thème principal de cette politique était une ‘approche du développement orientée vers le marché’. Les prescriptions politiques données au tiers-monde sous le couvert de ‘programmes d’ajustement structurel’ étaient les suivantes: il ne devrait pas y avoir de rôle gouvernemental dans la production des biens et le gouvernement ne doit pas intervenir dans le marché. Les gouvernements devraient déréguler l’économie afin que le marché puisse déterminer les prix et canaliser le processus d’investissement. La seule tâche des gouvernements devrait être de construire et de maintenir une infrastructure pour les forces du marché. Ils devraient éliminer toutes les barrières au commerce et ouvrir leurs économies au commerce et aux investissements internationaux. Ce qui a été tenté via le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, etc., c’est de reconstruire l’économie impérialiste en amenant les pays du tiers-monde encore plus dans l’orbite du commerce international afin que les pays impérialistes puissent surmonter leur crise en la transférant dans le tiers-monde. Ces agences ont forcé les emprunteurs à se soumettre à diverses conditions telles que fournir des informations sur leurs économies, soumettre leurs plans à la Banque Mondiale et au FMI pour qu’ils supervisent l’usage des prêts, etc. Comme nous l’avons vu, l’une des conséquences de cette politique est le piège de la dette.
Dans la plupart des pays du tiers-monde, les services publics ont été ravagés avec un déclin de leur quantité et qualité, tant dans le domaine de la santé, de l’éducation, du logement, de l’eau. Dans l’Afrique sub-saharienne, ces initiatives de réduction des coûts ont réduit les salaires des enseignants à un niveau aussi bas que 15 dollars par mois. Les faibles devises du tiers-monde doivent souvent être dévaluées. Cette dévaluation des devises réduit les salaires réels des travailleurs. En même temps, cela n’améliore pas leur position concurentielle, cela réduit au contraire la valeur des exportations. De plus, la chute de la demande est utilisée pour pousser vers le bas les prix des matières premières. Les monopoles internationaux maintiennent le prix des produits finis à un niveau élevé. Mais dans le cas des matières premières, produits agricoles inclus, où la production n’est pas organisée suivant une ligne monopoliste, la chute des prix est considérable. Ainsi une plus grande part du fardeau de la crise économique est transférée au tiers-monde, en particulier à son secteur agricole.
Le problème de la dette n’est pas réservé aux pays du tiers-monde. Le leader du premier monde, les USA, non seulement n’est pas dépourvu de dettes mais est en fait le plus grand pays débiteur du monde.
Si l’économie américaine était capable de couvrir son déficit commercial ‘visible’ par des revenus dans des secteurs ‘invisibles’ comme les services, les revenus d’investissement, le tourisme, comme le fit la Grande-Bretagne avant 1914, le problème serait moins grave ; mais les revenus invisibles américains sont insuffisants pour combler le fossé. En conséquence, les USA empruntent à l’étranger environ 100 milliards de dollars par an. Alors qu’il a été jadis le plus grand pays créditeur du monde, les USA sont devenus la plus grande nation débitrice du monde en moins d’une décennie (H. STOUT, "US Foreign Debt Widened last year", Wall Street Journal, 2 juillet 1990. Cité par Paul Kennedy dans "Preparing For The Twenty First Century, 1993)
D’après le rapport de la Banque Mondiale "Développement financier global", le flux d’investissements extérieurs vers les pays du tiers-monde s’est concentré sur une poignée de pays dans les années 90. La part des 10 pays bénéficiaires les plus importants – la Chine, le Brésil, le Mexique, l’Argentine, la Pologne, le Chili, la Malaisie, la Corée, la Thailande et le Vénézuela –n’est jamais tombée en-dessous de 64%. Le rapport indique que de grandes exportations, de bonnes politiques, des programmes économiques forts, des privatisations et un régime ferme de fusions et d’acquisition sont responsables de cette concentration d’investissements étrangers.