La classe ouvrière danoise en lutte contre l’Union européenne

Parti Communiste marxiste-léniniste du Danemark – (DKP-ML)

Contribution au dixième Séminaire Communiste International
« La révolution socialiste mondiale dans les conditions
de la globalisation impérialiste »

Bruxelles, 2-4 mai 2001

Le mouvement communiste danois, la classe ouvrière danoise et les travailleurs danois en général ont une tradition, longue de 30 ans, d’opposition à l’Union européenne (UE) et à son prédécesseur, la Communauté Economique Européenne (CEE).

Durant toutes ces années, nous avons levé haut l’étendard de l’autodétermination nationale et de la souveraineté nationale, qui est l’un des sujets de ce Séminaire. Cela signifie que nous considérons la question nationale comme une question cruciale, important et actuelle dans un pays impérialiste, petit mais hautement développé, au cœur de l’Europe.

Nous sommes opposés à la poursuite de l’intégration et de la construction de l’Union européenne parce que nous considérons qu’elle est un projet du grand capital monopoliste transnational européen. L’Europe est construite sur une base néolibérale dans le but d’opprimer les peuples d’Europe et d’extraire encre plus de profit de la classe laborieuse. Elle est construite dans le but de donner aux compagnies transnationales européennes une base ‘nationale’ pour leur plan d’exploitation des peuples du monde, spécialement des peuples des anciennes colonies d’Afrique, d’Amérique et d’Asie, et de faire concurrence aux compagnies transnationales d’autres régions du monde, notamment des Etats-Unis et du Japon. Elle est construite dans le but de rechercher la domination et l’hégémonie régionale et mondiale, en concurrence avec les autres puissances impérialistes.

Dans ce sens, l’Union européenne est orientée contre la classe ouvrière et les travailleurs d’Europe. Elle est dirigée contre les peuples du monde. A nos yeux, il n’y a rien de positif ni de progressiste dans cette Union. Nous savons qu’il y a des peuples et des pays, spécialement dans le tiers monde, qui tentent d’exploiter les contradictions qui existent entre les Etats-Unis et l’Union européenne, dans le but de faire progresser la lutte pour la défense de leurs intérêts et de leurs droits et de développer leurs propres pays. Nous pensons que c’est entièrement correct et nécessaire d’agir de la sorte. Mais cela ne signifie pas que nous, communistes, devons défendre et soutenir la construction de cette nouvelle puissance impérialiste. Tout au contraire ! Nous ne serions pas communistes si nous ne soutenions pas notre classe ouvrière et nos travailleurs dans la lutte pour la défense de leurs droits, gravement menacés par la politique néolibérale de l’Union européenne.

Nous croyons que, dans le but de réaliser un développement progressiste et, plus encore, socialiste, en Europe, il est nécessaire de détruire ce super-Etat impérialiste réactionnaire. Et ce serait, par la même occasion, un geste de solidarité internationaliste avec les peuples soufrant de l’oppression et de l’exploitation par la classe capitaliste européenne.

Mais comment faire ? Nous avons une idée générale de la manière de faire au Danemark. Mais nous ne pensons pas qu’il y ait une voie commune pour tous les pays membres. Il y a un but commun mais pas une voie commune pour y parvenir – bien que nos activités doivent être coordonnées d’une manière plus systématique et consciente qu’aujourd’hui. Nous pensons que cette coordination est à la fois urgente et possible, parce qu’en dépit des différences dans nos réalités nationales, nous nous battons contre le même ennemi et les même problèmes.

Au Danemark, les communistes font le lien entre la lutte contre l’Union européenne et la lutte pour le socialisme. En tant que telle, la lutte contre l’Union européenne fait partie de notre pensée et de nos réflexions stratégiques. Nous n’atteindrons jamais le socialisme si nous faisons partie intégrante d’un super-Etat impérialiste. Et, plus probablement, en tant que petit pays, nous ne serons jamais capables de réaliser ni de construire le socialisme avec une telle puissance impérialiste à nos frontières. Mais d’autre part, il est possible de quitter ou même de détruire l’Union européenne sans atteindre le socialisme en même temps. Il n’y a pas d’automatisme dans cette question. Mais si, d’une manière intelligente, nous combinons la lutte contre l’Union européenne à l’accumulation de forces ayant une perspective socialiste, cette lutte pourra alors être un tremplin pour une révolution socialiste.

Nous croyons que la lutte pour le socialisme doit se baser sur la réalité dans chaque pays – pas seulement sur la situation matérielle, économique, politique et sociale mais aussi sur les traditions, la culture, la mentalité des gens de chaque pays.

Au Danemark, le système politique, économique et social qui s’est développé après la Seconde Guerre mondiale a donné à la classe ouvrière et aux travailleurs un nombre important de droits sociaux et démocratiques, pour lesquels ils se sont battus durant des décennies. C’était toujours le capitalisme, c’était aussi une forme danoise, spéciale, de capitalisme monopoliste d’Etat. Mais les droits sociaux et démocratiques étaient importants et avaient été acquis en raison de la situation spéciale et du rapport de forces qui prévalait en Europe après la guerre, notamment l’existence d’une Union soviétique forte et victorieuse, l’avènement du camp socialiste, la force du mouvement ouvrier, due à son rôle crucial dans la victoire sur le fascisme, la force des partis communistes due à leur rôle dirigeant dans la résistance et la lutte armée contre les occupants nazis.

Tous ces droits étaient incarnés dans ce qu’on appelle trompeusement ‘l’Etat social’ danois. Cet ‘Etat social’ présentait des points communs avec les ‘Etats sociaux’ d’autres pays européens mais en différait aussi de diverses manières. Sur cette base, la social-démocratie a propagé des illusions sur une transition pacifique et progressive au socialisme. Pendant des décennies, les communistes ont dû combattre ces illusions, alimentées par la situation objective qui prévalait et qui avait un grand impact sur les travailleurs.

Tout ceci a changé au début des années 70 lorsque la crise économique a éclaté. C’est toutefois à la même période (1973) que le Danemark est entré dans la Communauté Economique Européenne. Ainsi, l’attaque générale contre les droits sociaux et démocratiques, contre tout le modèle ‘social’, qui a commencé durant ces années, soit avait quelque chose à voir avec le désir de la bourgeoisie danoise d’entrer et de s’intégrer dans la CEE, soit venait directement de la CEE et, plus tard, de l’Union européenne.

C’est ainsi que la lutte contre le projet impérialiste européen est devenue, dès le début, une lutte pour la défense des droits démocratiques et sociaux existants. Et, vice versa, la lutte pour la défense de ces droits est devenue une lutte contre la CEE puis l’UE. Et cela ne pouvait se faire qu’en défendant l’autodétermination et la souveraineté nationale, c’est-à-dire en menant la lutte pour le retrait du Danemark de la CEE puis de l’UE.

De cette manière, la lutte nationale était, en même temps, une lutte de classe contre les cercles dirigeants de la bourgeoisie danoise qui s’était avérée être complètement antinationale.

Avec ce caractère de classe et son contenu social et démocratique dans la lutte anti-CEE et anti-UE, il était tout à fait naturel que les communistes et la classe ouvrière jouent, depuis le tout début, un rôle important et dirigeant dans le mouvement contre le projet européen.

Avec la poursuite de l’intégration européenne et le développement de l’Union européenne, spécialement après le Traité de Maastricht, de plus en plus de couches petites-bourgeoises et même certaines parties de la classe capitaliste nationale ont senti la pression du capital monopoliste transnational et de son projet d’Europe Unie sur une base impérialiste et néolibérale. Bien que certaines de ces forces aient toujours été présentes dans le mouvement anti-CEE/UE, elles ont été de plus en plus nombreuses à le rejoindre durant la dernière décennie.

Ceci signifie que nous constatons des contradictions croissantes, même au sein de la bourgeoisie, sur la question de l’intégration européenne. Ces contradictions ont une base objective et vont croître dans le futur. Et en tant que communistes, nous devons bien entendu tenter de les exploiter.

Le «Popular Movement Against the EU» (Mouvement populaire contre l’Union européenne), une organisation qui existe depuis près de 30 ans et est fortement influencée par les communistes, a tenté à un plus haut degré d’établir une unité d’action ou même une certaine alliance avec ces forces anti-UE de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie, au profit de la lutte commune contre l’UE. Nous avons rencontré de grands succès dans cette politique d’unité et d’alliances et c’est une des raisons principales pour laquelle nous sommes parvenus à deux reprises à remporter un référendum contre la politique pro-UE du gouvernement danois : le référendum sur le traité de Maastricht en 1992 et le référendum, l’an passé, sur la troisième phase de l’Union Economique et Monétaire, c’est-à-dire, entre autres, la monnaie unique.

C’est aussi la raison pour laquelle, dans une large mesure, nous sommes parvenus à isoler la ligne chauviniste et xénophobe qui a sa base dans certains secteurs de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie et qui tente d’utiliser la juste lutte de la classe ouvrière danoise contre l’UE pour ses sinistres plans et projets. Nous avons remporté ce succès en maintenant toujours le principe que nous n’acceptons l’unité et les alliances que sur une base non-xénophobe et donc que nous excluons du mouvement les racistes et chauvinistes en tout genre.

Nous constatons, parmi la classe ouvrière danoise et les travailleurs, une grande sensibilité envers la question nationale, beaucoup de sentiments profonds pour la culture nationale, l’identité et l’autodétermination, et nous pensons que si nous avions une approche nihiliste de cette importante question, si seulement nous l’ignorions, cela ne ferait qu’ouvrir la voie aux forces de droite et à leur projet ultra-nationaliste, chauviniste et xénophobe.

Sur base de cette analyse que nous avons faite du développement européen, nous sommes parvenus à la conclusion que la question nationale s’aiguisera dans toute l’Europe, au cours des années à venir, en raison de la poursuite de l’intégration de l’UE et, notamment, des restrictions des droits sociaux et démocratiques qui emboîteront le pas à ce processus.

La manière dont le capital monopoliste transnational européen traite l’aggravation de la crise générale du capitalisme, notamment la manière dont il tente de faire porter le poids de la crise sur les épaules de la classe ouvrière et des travailleurs, l’amène à s’avancer davantage dans la voie de la construction d’un projet de plus en plus impopulaire et totalitaire, qui ne laisse aucun espace aux personnes pour s’exprimer dans un débat libre et démocratique. Tandis que le pouvoir est transféré des parlements et gouvernements nationaux vers les institutions européennes, l’espace démocratique, c’est-à-dire l’espace démocratique bourgeois, qui disparaît au niveau national n’est pas reproduit au niveau européen, où les compagnies transnationales exercent une influence de plus en plus directe sur la politique et les décisions – ce que l’on peut constater, notamment dans le rôle que joue la Table Ronde européenne des Industriels au cœur même des institutions européennes.

Je ne citerai qu’un seul exemple. Il y a quelques mois, dans ma propre ville, Aarhus, qui est la seconde ville du Danemark, les autorités locales ont décidé de privatiser le service public de bus. Lorsque le syndicat des chauffeurs de bus, avec d’autres associations locales et des forces sociales et politiques, ont protesté contre cette décision impopulaire, néolibérale, on nous a répondu que la décision faisait suite à un diktat de Bruxelles, c’est-à-dire de l’Union européenne, et que ce n’est plus une question qui peut être décidée par les autorités locales ni même par le gouvernement danois mais seulement au niveau européen. Les autorités locales n’ont qu’à placer leur cachet et leur signature sous une décision déjà prise à Bruxelles. Cela signifie que la possibilité de changer une décision impopulaire à un niveau local nous avait été enlevée. C’est ce que nous appelons un déficit démocratique. Les travailleurs disent à juste titre qu’ils préfèrent la démocratie nationale de style bourgeois à la dictature européenne. En tant que communistes, nous soutenons les travailleurs et nous sommes d’accord avec eux pour affirmer que le pouvoir de prendre ce genre de décision doit être rendu aux autorités nationales. Cela signifie défendre la souveraineté nationale d’une manière concrète.

Notre conclusion est que les contradictions de classes et la question nationale au sein de l’Union européenne s’aiguiseront au cours des années à venir.

Ce n’est que cette semaine que nous avons appris, sur base d’un nouveau sondage d’opinion que, dans tous les pays européens, le soutien à l’Euro ainsi qu’à la prétendue ouverture à l’Est – c’est-à-dire l’annexion de certains anciens pays socialistes et de certains pays méditerranéens – est en train de décroître. Notre expérience nous enseigne que ceci peut être mis à profit aussi bien par les forces de gauche que par les forces chauvinistes de droite. Si nous n’avons pas une politique concrète et une pratique envers ces questions et d’autres qui y sont liées, et particulièrement envers la question nationale, nous laisserons le champ libre aux forces chauvinistes.

Si, par contre, nous assumons la défense de la culture nationale et de l’autodétermination nationale, en lui donnant un contenu social et démocratique, c’est-à-dire un contenu de classe, et que nous le faisons sur une base anti-xénophobe et internationaliste, nous serons à même de porter un coup dur no seulement aux forces chauvinistes mais aussi et spécialement aux plans des Etats-Unis d’Europe, que le capital monopoliste transnational européen est en train de préparer.

Après 30 ans de résistance au projet européen du capital monopoliste, la classe ouvrière danoise a développé des sentiments nationaux profonds et la conviction tout aussi profonde qu’au stade actuel, les droits sociaux et démocratiques ne peuvent être assurés qu’en lutte contre l’UE. Mais dans le même temps, à travers les nombreuses années d’expérience de cette lutte, elle a développé de plus en plus la conscience que son principal ennemi est le capital transnational européen et que la seule voie pour vaincre cet ennemi est la coordination, la coopération, l’unité et la solidarité avec la classe ouvrière et les travailleurs des autres pays européens. C’est pourquoi nous sommes heureux de dire que la classe ouvrière danoise d’aujourd’hui a non seulement développé de profonds sentiments nationaux mais aussi une conscience internationaliste croissante et la conviction de la nécessité de la solidarité internationale – ce qu’elle manifeste de nombreuses manières.

Les communistes danois et la classe ouvrière danoise ont déjà apporté leur modeste contribution à la lutte contre l’UE. Je peux vous assurer que nous poursuivrons cette ligne à l’avenir. J’espère voir certains d’entre vous lors de la grande manifestation contre l’UE à Göteborg, en juin, manifestation organisée, notamment, par le parti communiste suédois, le KPKL(r). J’espère vous revoir dans les activités et manifestations que prévoyons à Copenhague en automne 2002, lorsque le Danemark assumera la présidence de l’UE. Et j’espère que nous nous retrouverons tous en 2004 lorsque nous aurons à combattre la nouvelle Constitution européenne qui se portera de nouveaux coups aux droits nationaux, sociaux et démocratiques des Européens.

 

Contribution au dixième Séminaire Communiste International
« La révolution socialiste mondiale dans les conditions
de la globalisation impérialiste »

Bruxelles, 2-4 mai 2001