Anatol Verbin, Parti Communiste Ouvrier de Russie
Nul n'ignore qu'on a proposé un grand nombre de causes (historiques, sociologiques, psychologiques, etc.) à l'apparition du fascisme. D'un point de vue marxiste, il est évident que le fascisme et les régimes fascisants sont une manifestation du capitalisme en crise. Cela a été illustré à suffisance par l'un des économistes les plus éminents du siècle, K. Polanyi, qui n'appartient pas à la mouvance marxiste des sciences économiques. Il ressentait le fascisme comme une "solution à l'impasse où avait abouti le capitalisme libéral" au cours des premières décennies du 20e siècle. Selon ce même K. Polanyi, "le fascisme, à l'instar du socialisme, était enraciné dans une société de marché refusant de fonctionner". Mais, au contraire du socialisme, la solution fasciste équivalait à une "réforme de l'économie de marché réalisée au prix de la liquidation de toutes les institutions démocratiques, tant dans l'industrie que dans la sphère politique". (K. Polanyi. The Great Transformation. Beacon Press, Boston, 1957 (1944): 237).
Cette explication convient particulièrement bien à l'évolution des régimes fascistes dans le monde au commencement du 20e siècle. Entre 1917 et 1923, des gouvernements se sont contentés, à l'occasion, de rechercher l'aide fasciste afin de restaurer "la loi et l'ordre": il n'en fallait pas davantage pour lancer le système de marché. Et, de ce fait, le fascisme n'allait pas se développer plus avant. Dans la période de 1924 à 1929, lorsque la restauration du système de marché eut été assurée, le fascisme s'affaiblit en tant que force vive et puissante. Mais après 1930, lorsqu'un effondrement économique ébranle le monde capitaliste et que le système du marché se retrouve dans une crise généralisée, les grands capitaines de l'économie occidentale ressortent le fascisme des tiroirs et, en quelques années à peine, celui-ci redevient une force puissante.
Comme il n'entre pas dans nos intentions de citer davantage d'exemples témoignant du caractère criminel des régimes fascistes du passé, mais d'exprimer notre avis sur la situation socio-économique et politique du monde actuel, il sera naturel que l'on s'attarde quelque peu sur les estimations relatives aux imbrications socio-économiques contemporaines. L'analyse du fascisme telle qu'elle se présente dans les sphères anticommunistes aimerait d'en faire un synonyme des atrocités nazies (et de le conspurer en tant que tel), tout en fermant les yeux sur les crimes commis par les régimes fascistes de l'Italie, du Japon et de quelques autres pays. De la sorte, il leur est parfaitement facile de préconiser la libre démocratie de marché en tant que dernière révélation divine et de la dépeindre comme un Eden en devenir. Mais ce portrait justificatif de la démocratie occidentale contemporaine s'abstient prudemment de reconnaître que les sociétés occidentales n'ont prêché la démocratie et n'ont fourni un niveau de vie décent à leurs populations qu'au détriment des pays coloniaux sauvagement exploités, comme le faisait remarquer très pertinemment Jean-Paul Sartre dans sa préface aux Damnés de la terre, de Franz Fanon. Plus tard, ils vont transformer subtilement leur réserve coloniale en la rebaptisant de l'appellationn de "tiers monde" et, poussant l'euphémisme à l'extrême, de "pays en voie de développement" bien que, depuis plus d'un demi-siècle, aucun de ces pays n'ait toujours pu réaliser ce prétendu développement.
Aujourd'hui, dix ans après la chute du Mur de Berlin et après la restauration supposée d'une démocratie textuelle à peu près partout dans le monde, contrairement aux prédictions hyper-optimistes de développement économique dans les anciens pays socialistes et partout dans le monde, le cadre économique et, partant, les conditions sociales au niveau planétaire, ont substantiellement empiré. Les pays issus de l'ancien camp socialiste traversent aujourd'hui une situation de régression et de dévastation économique et sociale. Le Japon et d'importantes zones de l'Asie du Sud-Est et de l'Amérique latine restent empêtrés dans une crise sans pareille. Alors que l'économie américaine, s'il faut en croire les affirmations pleines de suffisance de Bill Clintona, "connaît un boum", sa prétendue machine à fabriquer du travail génère des emplois qui ne paient pas aussi bien que ceux de la prospérité des années 50 et 60, obligeant les Américains à travailler plus longtemps pour des salaires moindres, alors que certains secteurs manufacturiers et agricoles sont "plus près de la récession que du boum", comme le fait remarquer Robert Lawrence de l'Association des Conseillers Economiques (The Economist, 23.10.99: 67).
Tout porte à croire que le système capitaliste a une fois de plus atteint un point où il est désormais incapable de fonctionner. Le dernier point critique similaire, atteint en 1929, avait été surmonté avec succès, comme on le sait, en raison des ravages gigantesques de la Seconde Guerre mondiale et de l'introduction, sous l'influence de l'exemple de la puissance économie socialiste, du système économique keynésien. Aujourd'hui que cet exemple socialiste a été malheureusement sacrifié, les grands capitaines du monde capitaliste recourent à des méthodes essentiellement réactionnaires pour résoudre leurs problèmes. La révolution conservatrice, qui a débuté avec l'apparition des premiers signes de faiblesse du socialisme à la fin des années 70 et au début des années 80, est actuellement en cours dans tous les pays industriels avancés. Aujourd'hui, on constate l'apparition de plus en plus de signes de méthodes antidémocratiques de gouvernement, que ce soit sur le plan domestique ou international, emballées dans des procédures en apparence démocratiques (les programmes d'adaptation du FMI destinés aux économies faibles, les programmes d'aide économique accordés aux pays pauvres à la condition expresse qu'ils restreignent leur souveraineté nationale et qu'ils ouvrent leurs frontières au pillage systématique par les corporations transnationales, etc.) Dans les pays industriels avancés, on assiste à une tendance similaire et à une multiplication prononcée des accords et des arrangements libre-échangistes qui y supplantent de plus en plus les arrangements démocratiques. Parallèlement à cela, on assiste également à une prudente érosion de la démocratie dans ces pays.
Les auteurs d'un livre qui doit bientôt sortir sous presse (What is Troubling the Trilateral Democracies? Qu'est-ce qui inquiète les démocraties trilatérales? , Princeton University Press, 2000) et qui a été présenté récemment dans The Economist, reconnaissent qu'il y a un déclin des procédures et attitudes démocratiques dans toutes les "démocraties mûres". Des signes de ce processus se retrouvent dans la méfiance des citoyens à l'égard des politiciens corrompus et des institutions démocratiques, dans la certitude du public quant au fait que "le gouvernement est pour ainsi dire dirigé par quelques gros intérêts uniquement soucieux d'eux-mêmes", etc. et, par conséquent, se retrouvent également dans la baisse constante de l'intérêt public pour les élections.
Et quant aux atrocités commises par les régimes fascistes des années 30 et 40, et si souvent critiquées de nos jours par les champions actuels de la démocratie occidentale, elles ne sont nullement devenues des vestiges du passé. Certes, aujourd'hui, on n'emploie pas la force directe et brutale contre ceux qui ne veulent pas perdre leurs droits démocratiques acquis à l'issue des luttes sociales de longue haleine du passé. Il n'y a pas de camps de concentration dirigés par l'une ou l'autre des démocraties occidentales. Mais il y a toujours des dizaines de millions de morts dans le tiers monde en raison de la faim et de maladies pourtant aisées à soigner. Et ceci, en raison de l'ordre économique imposé par le premier monde à son propre zet seul avantage. Il y a des millions de victimes du sida dans les pays du tiers monde qui sont incapables d'acheter les remèdes vendus à des prix prohibitifs que produisent les campagnies pharmaceutiques du premier monde et tout aussi incapables de produire leurs propres médicaments à prix abordables, en raison des interdits imposés par le premier monde soucieux de ne pas voir diminuer un tant soit peu les profits générés par ses produits exorbitants. Il y a des millions de vies mutilées en raison de la pollution de l'environnement causée dans les pays du tiers monde par les compagnies du premier monde dans leur effort "naturel" de réduire leurs coûts de production et de les rendre de la sorte plus compétitives. Il y a un "gâchis" de millions d'existences de femmes trimant entre 12 et 15 heures par jour dans les conditions avilissantes des véritables bagnes que sont les ateliers de couture de l'Asie du Sud-Est, et pour un salaire inférieur à 1 $ par jour, salaire qui ne représente même pas 5% de la valeur d'un seul des vêtements qu'elles produisent. Tout ceci n'est ni plus ni moins qu'une forme contemporaine d'esclavage. Dans les pays du tiers monde, des millions de personnes sont forcées de vendre leurs organes et, ce faisant, de mutiler leurs corps uniquement en raison des arrangements économiques imposés par le premier monde et qui les rendent incapables de vendre leur travail, ne serait-ce que pour un salaire leur permettant tout juste de survivre. Il y a des millions de jeunes enfants employés comme prostitués au profit des industries touristiques sexuelles du premier monde.
Le résultat numérique de ce mécanisme hautement efficace dans la dégradation et le sacrifice des vies humaines a déjà surpassé de loin les scores atteints par les fascistes dans leur élimination des Juifs, des Tsiganes et des communistes. Et cette machine infernale, au contraire de celle du fascisme d'antan, est toujours à l'uvre, laissant dans son sillage des millions de morts chaque année ainsi qu'une dévastation incroyable de l'environnement. Et tout ceci est perpétré non pas par quelque coercition brutale et directe mais au moyen des forces libérales et anonymes du marché. Mais lorsque le peuple refuse d'accepter "la loi et l'ordre" économique du premier monde, le langage propre au premier monde les traite immédiatement de terroristes, et des nations entières s'égarent dans la catégorie des Etats totalitaires, des Etats infréquentables, etc., devenant les victimes faciles de la superpuissance unique et de ses alliés.
Et comme si cette dévastation ne suffisait pas, les promoteurs du néo-libéralisme, faisant la guerre à l'humanité pour les ressources mondiales, cherchent en permanence de nouvelles possibilités de perfectionnement de leurs techniques et performances. Ils essaient de dérober aux nations leur souveraineté, au moyen de ce qu'on appelle les accords internationaux, lorsque d'importants nombres de pays, en raison de leur faiblesse économique et de leur dépendance politique vis-à-vis des quelques nations industriellement avancées, n'y participent que de nom, et que le pouvoir réel glisse des autorités élues, mais de façade, vers les corps "internationaux" représentant les intérêts corporatistes d'un gouvernement non élu, mais de fait, sous le déguisement du FMI, de la Banque Mondiale, de l'OMC et des G-7. Cette tendance est devenue si évidente aujourd'hui que l'ancienne situation, qui voyait des gouvernements nationaux bénéficiant de suffisamment d'autonomie pour poursuivre leurs objectifs nationaux, "appartient désespérément au passé, désormais" (G. Epstein. International Capital Mobility in: R. Boyer and D.Drache (eds). States Against Markets, Routledge, London and New York,1996: 211), alors qu'un certain nombre d'auteurs estiment qu'il convient de parler d'Etats post-nationaux et post-souverains. C'était précisément dans ces intentions que le MAI ou ce qu'on a appelé le "millenium round" de l'OMC ont été organisés afin de réduire radicalement les barrières à certaines industries clés, aux soins de santé, à l'éducation, à la banque, aux assurances, autrement dit dans les domaines qui restent encore sous contrôle gouvernemental des pays et, ce faisant, de dérober aux gouvernements nationaux les derniers vestiges de leur indépendance nationale et de leurs capacités à diriger leurs propres processus économiques et sociaux.
Comme c'est le cas dans les pseudo-démocraties, il n'y a pas pénurie de champions de l'humanisme qui, à l'instar de Bill Clinton ou de Jacques Chirac, font des grandes déclarations sur la nécessité de doterr d'un visage humain l'économie mondiale, alors que le génocide anonyme et silencieux se poursuit toujours et ce, au nom du profit des quelques culs bénis de l'économie mondiale, alors que les libertés et droits démocratiques subissent l'érosion permanente de la progression envahissante des accords libre-échangistes. Dans de telles circonstances, la tâche de tous ceux qui cherchent une véritable démocratie est d'aider à construire un front uni de toutes les forces opposées aux intérêts corporatistes de la grosse galette transnationale dont les pousses étaient tellement en évidence récemment à Seattle.