Classe ouvrière et fascisme*

Dr. Kurt Gossweiler, Allemagne

Septembre 1978

Traduit et publié en français à l’occasion du Séminaire communiste international "Impérialisme, fascisation et fascisme"

Bruxelles, 2-4 Mai 2000




La question de l’attitude du fascisme vis-à-vis de la classe ouvrière durant sa phase de formation a fortement gagné en importance ces derniers temps dans les polémiques idéologiques avec les théories bourgeoises du fascisme, comme par exemple la théorie pseudo-marxiste du bonapartisme et l'interprétation du fascisme comme un mouvement de protestation propre à la petite bourgeoisie.(1)

Dans ma contribution, cette question sera étudiée à la lumière de l'exemple allemand. Avant la première guerre mondiale, deux attitudes opposées à l’égard de la classe ouvrière se formèrent au sein de la bourgeoisie impérialiste , attitudes auxquelles correspondaient deux méthodes différentes de gouvernement qui ont été décrites par Lénine.(2) Les représentants "modernes" de la bourgeoisie impérialiste - que l'on trouvait essentiellement dans les nouvelles branches industrielles comme l'industrie chimique et électrique - , leurs idéologues et leurs représentants politiques s'étaient déjà rendu compte, au tournant du siècle, que le soutien de l'ordre capitaliste uniquement par la bourgeoisie et la petite bourgeoisie ne suffisait plus, qu'il fallait s'efforcer beaucoup plus de créer aussi une base de masse dans la classe ouvrière. Ils découvrirent la possibilité d'un tel soutien dans le processus, déjà en cours, de transformation de la social-démocratie révolutionnaire en un mouvement réformiste social-libéral. Dans l'adhésion de la direction de la social-démocratie allemande et des syndicats qu'elle dirigeait à la position de la défense de la patrie le 4 août 1914, ces représentants de la bourgeoisie monopoliste allemande virent une éclatante confirmation du caractère correct de leur tendance. A l'opposé de cette tendance se tenaient les représentants de la "tendance dure", de la politique violente et du refus de toute concession aux organisations de la classe ouvrière; ces représentants se trouvaient avant tout dans l'industrie lourde et évidemment parmi les grands propriétaires terriens (les Junkers). Les seules organisations qu'ils concédaient aux ouvriers étaient les "Werkverein" (comités d'entreprise) qui étaient sous la domination du patronat. Cette attitude avait des causes économiques et politiques. Economiques: il s'agissait en général de représentants de branches d'industrie qui n'étaient pas aussi profitables que les nouvelles industries et qui étaient exposées à une concurrence toujours plus aiguë sur les marchés extérieurs. Politiques: la plupart des représentants de cette tendance étaient empêchés, par leur étroitesse d'esprit politique, d'évaluer correctement les changements dans le comportement des forces de travail qui se déroulaient devant leurs yeux, la croissance rapide du poids de la classe ouvrière. Ils considéraient comme auparavant la création d'une base de masse pour l'ordre bourgeois au sein de la classe ouvrière non seulement comme impossible mais aussi comme inutile.

Cela ne changea que dans les années de la première guerre mondiale, mais surtout après la victoire de la révolution d'octobre en Russie et la révolution de novembre en Allemagne et aussi après l'entrée du capitalisme dans le stade de sa crise générale. La guerre rendit clair aux Junkers et militaristes bornés que les classes dirigeantes seraient incapables d'accomplir leurs buts impérialistes sans le soutien d'une partie considérable de la classe ouvrière. La révolution d'octobre effraya la bourgeoisie allemande car elle était la preuve que le prolétariat avait atteint non seulement la force du nombre mais aussi - du moins en Russie - la maturité politique nécessaire pour livrer à la bourgeoisie "le dernier combat".

Ce n'est donc pas par hasard que les années de la première guerre mondiale virent les premières tentatives des représentants de la "tendance dure" de créer aussi parmi les travailleurs une base pour leur politique. Ces tentatives avaient en commun avec la politique menée jusque-là par cette tendance le but de faire s'éloigner les travailleurs de la social-démocratie et des syndicats. Tandis que les représentants de la politique impérialiste "moderne" voulaient atteler les travailleurs à la charrette impérialiste avec l'aide des sociaux-démocrates et des dirigeants syndicaux, le but déclaré de l'autre fraction bourgeoise était la soi-disant "nationalisation" des travailleurs allemands et leur "libération" de leurs dirigeants sociaux-démocrates, comme on disait dans leur terminologie. Mais leur haine contre le mouvement ouvrier organisé était restée inchangée, elle s'était même amplifiée en une volonté explicite d'anéantissement. L'ancien souhait de destruction du mouvement ouvrier fusionna alors avec le souhait d'un soutien important parmi les travailleurs pour former un besoin inédit, le besoin de la réalisation de la double tâche d'anéantissement du mouvement ouvrier et d'un gain simultané d'un cercle plus large de travailleurs.

Aucune des organisations existantes de la droite politique n'était cependant en mesure de pouvoir résoudre une telle double tâche. Cette circonstance mit en avant le besoin d'une nouvelle organisation qui serait capable de résoudre cette double nécessité. Sous le capitalisme, la loi de l'offre et de la demande est aussi valable dans le domaine politique. Cette nouvelle organisation se créa tout naturellement après que la demande d'une telle organisation se soit manifestée suffisamment clairement et fortement sur le marché de la politique. Elle ne s'engendra cependant pas sous sa forme achevée mais se développa à partir de différents germes d'organisations.

La plupart de ces germes furent plantés par des membres d'associations pan-germaniques. Ces associations possédaient des relations étroites et explicites avec les représentants de l'industrie lourde (Emil Kirdorf, Albert Vögler, Alfred Hugenberg, Paul Reusch entre autres) et les grands propriétaires terriens (le comte Arnim-Muskau, comte Udo de Stolberg-Wernigerode, le baron de Manteuffel-Katzdangen, entre autres). Les partis fascistes ne furent pas inventés comme résultat final de ces efforts mais furent choisis au terme d'une sorte de processus de sélection comme étant les organisations les plus conformes aux nouveaux besoins du cercle le plus réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste. Ce processus de sélection fut particulièrement long car ce cercle de la bourgeoisie ne fut prêt à soutenir la fondation d'un "parti national-ouvrier" qui serait vu de l'extérieur comme indépendant de lui qu'après qu'il ait été démontré que toutes les autres formes d'organisations ne menaient pas au but désiré.

Au début, il y eut une tentative de tirer les travailleurs du côté de la bourgeoisie "nationale" dans le cadre du "parti de la patrie allemande" (Deutschen Vaterlandspartei), un parti nationaliste extrême, fondé le 3 septembre 1917 qui se présentait comme "parti populaire" (3). Derrière cette fondation se trouvaient des cercles influents de la bourgeoisie monopoliste, des Junkers et des militaristes. Son président était le grand-amiral Alfred von Tirpitz, son vice-président l'homme de confiance des junkers prussiens Wolfgang Kapp, un pan-germaniste influent et membre depuis 1912 du conseil d'administration de la Deutsch Bank (4).

Malgré de grands efforts - ainsi fut par exemple créée dans la direction du parti une "section ouvrière" chargée de la propagande et des "éclaircissements national-politiques" parmi les travailleurs - cette tentative se révéla un échec. La masse des travailleurs se rendit compte que ce parti de la patrie représentait les intérêts de ses pires ennemis. Les hommes qui se tenaient derrière le parti de la patrie prirent conscience qu'il était vain de vouloir gagner de plus grandes masses de travailleurs par des organisations dirigées par des représentants de la bourgeoisie. Pour cette raison, on décida de faire des "jaunes" - les comités d'usine hostiles aux actions qui pourraient nuire à l'économie - le point de départ pour la création d'une organisation ouvrière "nationale", qui vers l'extérieur apparaîtrait comme autonome.

Déjà durant l'été 1917, le dirigeant d'un comité d'usine dans une entreprise Krupp à Brême, Wilhelm Wahl, avait créé, en étroite collaboration avec le "comité indépendant pour une paix allemande" lancé en 1916 par les pan-germaniques, le "comité libre pour une paix ouvrière allemande", qui fut le point de départ pour la fondation de comités correspondants dans d'autres endroits d'Allemagne.(6) Ainsi par exemple Anton Drexler, le fondateur du DAP (Deutsche Arbeiter Partei), qui fut comme on le sait à l'origine du NSDAP, commença sa carrière politique comme fondateur d'un "comité ouvrier libre pour une bonne paix" à Munich. Wilhelm Wahl, tout comme Drexler, avait l'intention d'effectuer des percées parmi les rangs des travailleurs sociaux-démocrates à l'aide d'une propagande social-impérialiste, qui se servait d'une démagogie anti-capitaliste, mais uniquement contre le capitalisme des puissances de l'Entente en particulier contre l'Angleterre (7). Dans ce but, Drexler se retira volontairement du parti de la patrie et devint membre du comité des chemins de fer afin d'acquérir une plus grande base d'agitation (8).

Après la grève de janvier 1918, des efforts renforcés furent entrepris par les milieux industriels et le sommet de l'armée pour utiliser les "jaunes" d'une autre manière, comme base organisationnelle au sein des travailleurs allemands pour le soutien de la politique d'expansion de l'impérialisme allemand. Paul Reusch, directeur général du Konzern Haniel, mais aussi Hindenburg et Ludendorff poussèrent à l'union de tous les comités "jaunes" en une "société du travail". Ils espéraient grâce à une organisation d'au moins un demi million de membres ouvriers avoir une organisation suffisamment forte pour faire pression sur le gouvernement et leur servir de soutien. (9)

D'autres milieux, notamment Wolfgang Kapp, parvinrent à la conclusion qu'il fallait aller encore plus loin, jusqu'à la fondation d'un "parti national ouvrier". Kapp appartenait à ceux qui, déjà relativement tôt, souhaitaient faire des percées idéologiques parmi les travailleurs organisés dans la social-démocratie et le syndicat. (10) Lorsqu'au début de novembre 1917 Wilhelm Gellert, un employé du syndicat de la chimie qui était depuis longtemps actif dans le mouvement des employés, lui soumit le plan de fondation d'un parti des ouvriers et des employés, il lui prêta un soutien total.

Les arguments de Gellert montraient à quel point les milieux qui étaient représentés par Kapp avaient appris au courant de la guerre à manipuler les masses, et en particulier les travailleurs; mais ils montraient en même temps les limites de cette capacité d'apprentissage. Gellert opposait à Kapp que le "sauvetage de la contamination sociale-démocrate" pouvait uniquement venir d'un mouvement national qui attirerait de lui-même ouvriers et employés. Il s'imaginait le parti ouvrier allemand non pas comme un appendice du parti de la patrie mais comme un parti pleinement indépendant, car ce n'est qu'avec une telle perspective qu'il pourrait s'élever contre la social-démocratie. Le parti de la patrie ne pouvait, selon Gellert, que s'implanter superficiellement parmi les travailleurs, alors qu'un pur parti ouvrier, qui avait presque les mêmes objectifs, pouvait s'implanter vraiment profondément.

Avec le soutien de Kapp et de la direction du parti de la patrie, Gellert fonda en février 1918 le "parti allemand des ouvriers et employés" (Deutsche Arbeiter und Angestellten Partei, DAAP); grâce à l'intercession de Kapp, il fut, à l'été 1918, libéré de ses fonctions au syndicat de la chimie pour s'occuper de sa charge de président du parti (12).

La fondation de ce parti n'était pas seulement destinée à l'instant présent mais avant tout en considération de l'après-guerre. La fondation de ce parti devait, toujours selon Gellert, mener à un retournement durable du mouvement ouvrier vers le camp de la patrie. Si un tel parti n’était pas créé et que les travailleurs, à leur retour du front, ne trouvaient que les vieilles organisations, ils n'auraient pas d'autres choix que d'y adhérer à nouveau, si bien que pour le socialisme s'offrirait à nouveau l'occasion de fêter des triomphes. Si un retournement devait être réalisé, alors il ne s'agirait pas de verser un vin nouveau dans une vieille cruche, c'est-à-dire dans les organisations existantes, mais on devrait créer quelque chose de nouveau. Ce n'est qu'alors que l'on aurait la possibilité d'orienter le mouvement ouvrier dans une direction déterminée que l'on tenait pour juste et utile tant pour les travailleurs que pour les riches.

On voit ici en toute clarté quelle était l'orientation du cercle le plus réactionnaire de la classe dirigeante: il ne voulait pas seulement un contrepoids face au mouvement ouvrier d'alors mais sa suppression et son remplacement par un mouvement nationaliste pseudo-ouvrier dirigé par ce cercle.

Autant Gellert s'y entendait pour formuler clairement son objectif, autant il lui manquait les capacités d'un agitateur efficace des masses. Il est vrai que le manifeste de fondation de son parti se différenciait à peine de ceux des partis similaires fondés ultérieurement, parmi lesquels le parti ouvrier allemand de Drexler; il contenait déjà beaucoup de leur démagogie anti-capitaliste et de leurs réquisitoires antisémites. C'était cependant plutôt à mettre sur le compte des éminences grises du parti de la patrie que sur le sien propre.(15) Gellert lui-même était rempli de la fierté risible d'avoir réussi son ascension d'ouvrier à employé et était suffisamment borné pour considérer et propager parmi les travailleurs sa réussite personnelle comme un modèle d'ascension. Un tract anti-syndicaliste de son parti d'avril 1919 donnait à la question 'Comment le travailleur peut-il améliorer sa situation' la réponse: 'comme cela a toujours été, avant qu'il n'y ait des syndicats, et comme l'ambitieux le fait encore aujourd'hui, grâce à l'ascension de l'individu marche par marche, grâce aux changements d'emploi, par l'action indépendante'. La position de travailleur ne doit être qu’une période transitoire pour celui qui a de l'ambition.

Il ne faut pas s'étonner qu'avec un tel programme le DAAP ne trouva écho ni parmi les masses ouvrières ni parmi ces éléments petits-bourgeois dont le souci n'était pas de continuer à progresser sur l'échelle sociale mais plutôt de ne pas être repoussés vers les échelons les plus bas. En août 1920, il cessa d'exister.

Mais sa fondation fut une borne importante sur le chemin de la formation d'un parti de type fasciste. Il fut créé en conséquence de la compréhension par les éminences grises du Parti de la patrie " que les mots d'ordre de nationalisme et de paix économique devaient être complétés par de nouveaux gages idéologiques comme le modèle organisationnel pratiqué devait être complété par de nouvelles formations politiques, si on voulait mobiliser des ouvriers et employés qui se situaient ‘à gauche des jaunes’ ".

Le fait qu’en ce moment ces cercles les plus réactionnaires de la classe dirigeante allemande voulait cela était une nouvelle orientation significative. Elle était une conséquence de l'entrée du capitalisme dans le stade de sa crise générale et donnait une impulsion immédiate à l'enrichissement de l'éventail des partis bourgeois par des partis de type fasciste.

Pour le moment cependant, la révolution de novembre contraignit les représentants de toutes les fractions de la bourgeoisie monopoliste à s'aligner sur la position de ceux qui voyaient dans le travail commun avec la social-démocratie et les syndicats réformistes le moyen tout indiqué pour éviter le bolchevisme et consolider l'ordre bourgeois.

Pourtant, à peine le danger aigu pour l'ordre capitaliste était-il banni d'Allemagne, que déjà les forces extrêmes de la bourgeoisie monopoliste et leurs hommes de main politiques revenaient à leur ancienne ligne et se mirent à créer les conditions politiques, idéologiques et organisationnelles pour le combat pour le renversement de la République issue de la révolution.

L'une des nombreuses organisations dont la création fut redevable à ces efforts fut celle d'Anton Drexler, le Parti Ouvrier Allemand (DAP, Deutsche Arbeiterpartei), fondé le 5 janvier 1919 avec le soutien énergique de ses éminences grises pan-germaniques. Le nom seul de ce parti suggère que Drexler et ses mentors comptaient poursuivre les tentatives commencées avec le ‘Comité ouvrier pour une bonne paix’ de créer parmi les travailleurs une base large pour la politique ultra-nationaliste et réactionnaire des pan-germaniques et des milieux monopolistes qui se tenaient derrière eux.

Drexler avait beaucoup en commun avec son prédécesseur Gellert. Comme lui, il considérait que le but de la fondation de son parti était d'arracher la masse des travailleurs à l'influence de la social-démocratie et des ‘Spartakistes’ (le KPD venait d'être fondé). Comme Gellert, il considérait que ce but ne pouvait pas être atteint avec un parti ouvertement bourgeois, mais seulement avec un parti qui se déclarerait parti ouvrier. Comme Gellert, il n'était qu'une marionnette du jeu politique de ses maîtres grands-bourgeois. Et finalement, il était aussi semblable à Gellert en cela que sa conception petite-bourgeoise de l'ascension sociale rendait tout à fait impossible de donner à son parti une force d'attraction sur d'autres catégories de travailleurs que celles qui avaient déjà une mentalité petite-bourgeoise; comme Gellert, il ne trouva pas de mots d'ordre efficaces envers ces masses petites-bourgeoises qui plus tard seront mobilisées par le NSDAP de son successeur Hitler. Dans les directives qu'il avait rendues publiques au congrès de fondation du DAP, il avait bien désigné son parti comme une "organisation socialiste" mais avait pour le reste mis sur papier des idées qui mettaient clairement en lumière son manque de qualification pour la solution des tâches qu'il s'était lui-même fixées. On y disait par exemple que le DAP voulait "l'anoblissement" de l'ouvrier allemand; chaque ouvrier établi avait le droit d'être considéré comme faisant partie des classes moyennes; on devait tirer une ligne de démarcation stricte entre ouvrier et prolétaire (18). Pas de doute, sous la direction de Drexler, le DAP était à terme condamné au même destin que le DAAP de Gellert.

S'il en fut préservé, il le dut avant tout à quelques officiers du détachement bavarois de la Reichswehr, stationné à Munich, et en particulier au dirigeant de la section des renseignements, le capitaine Karl Mayr et au capitaine Ernst Roehm, officier d'état-major du chef d'infanterie de la division bavaroise, le chevalier Von Epp.

Les militaires allemands, plus encore que les maitres des monopoles, avaient dû faire l'expérience, pendant la guerre, que sans un fort soutien parmi les travailleurs aucune guerre ne pouvait se mener, sans parler d'être gagnée. Obtenir ce soutien était dès lors devenu un de leurs plus pressants soucis. A ce sujet, on trouvait dans leurs rangs la même division sur la solution à apporter que parmi la bourgeoisie monopoliste: tandis que la fraction dominante ne vit d'abord pas d'autre possibilité que de chercher ce support parmi la social-démocratie et les syndicats réformistes — cette tendance fut avant tout représentée par le général Wilhelm Groener et son proche collaborateur, le lieutenant Kurt von Schleicher et aussi temporairement par le général Hans von Seeckt -, d'autres, avec à leur tête le général Erich Ludendorff (considéré par l'Allemagne comme le plus grand stratège de la guerre mondiale), aspiraient à un anéantissement le plus rapide et le plus complet possible de la social-démocratie (et naturellement d'abord du Parti Communiste) et à la création d'un mouvement ouvrier 'national'. C'est pourquoi il se chargea aussi, après son émigration a Munich, du NSDAP et de son dirigeant Hitler. En ce parti, il vit l'organisation appropriée pour rendre de nouveau nationaliste le travailleur internationaliste; il avait aussi la conviction qu'il s'agissait de la condition nécessaire pour un renouveau de l'impérialisme et du militarisme allemand. (19) Dans la recherche d'un embryon utilisable pour un parti ouvrier 'national', le DAP de Drexler avait déjà auparavant éveillé l'intérêt du capitaine Mayr.Il décida d'entreprendre une tentative pour faire de ce parti une organisation qui devrait convenir à la fois aux interventions militantes contre les partis ouvriers et la République, et à la 'nationalisation' des travailleurs. Pour cette raison, il envoya quelques-uns de ses protégés, parmi lesquels Adolf Hitler qui, à l'époque, faisait encore partie de la troupe, pour observer et fournir des comptes-rendus des réunions de ce parti. Il voulait faire du parti national ouvrier une forte troupe d'assaut pour le combat contre la république, comme il l'écrivait en septembre 1920 à Wolfgang Kapp, qui s'était enfui en Suède après l'échec de son putsch. Il rapportait dans cette lettre qu'il s'occupait déjà depuis juillet 1919 du renforcement du DAP et qu'il avait mis sur ce coup de très vertueux jeunes gens, parmi lesquels un certain Monsieur Hitler qui était un orateur de première classe. (20)

Dans un mémorandum du Chevalier von Epp de décembre 1922 on trouve écrit au sujet du NSDAP: "Les forces nationales qui se sont éveillées sous le gouvernement Kahr dans les milieux bourgeois et paysans ont trouvé, grâce au mouvement national-socialiste de Hitler, d'importants alliés parmi les milieux ouvriers". Epp, il est vrai, était victime dans son évaluation d'une information exagérée; mais elle montre cependant quelle était la mission spécifique que confiaient ces milieux au parti nazi. Cela fut encore confirmé par les réalisations du député national allemand Friedrich Hilpert au parlement régional de Bavière; il y exprima en juillet 1920 son attente et son espoir que le NSDAP insufflerait 'l'esprit national' parmi les travailleurs allemands; car aussi longtemps que cet esprit ne règnait que dans les partis bourgeois, la guérison ne pourrait pas être menée à bien (22).

Cela resta l'une des deux attentes essentielles vis-à-vis du NSDAP pendant toute la durée de la République de Weimar. Cela peut être mis en évidence par quelques exemples. Le 20 juin 1926, le Rheinisch-Westfälische Zeitung, un porte-parole du patronat minier de la Ruhr, écrivait dans son compte-rendu d'une rencontre entre Hitler et des industriels de la Ruhr: "le fait que ce milieu économique de première classe ait répondu si nombreux à l'invitation à venir écouter cet exposé prouve parfaitement l'importance qu'a déjà atteint le mouvement national-socialiste sous la direction d'Adolf Hitler. L'économie doit prêter plus attention à ce mouvement qui s'étend déjà en première ligne parmi les travailleurs et se dispute leur âme allemande."

En août 1930, le journal de la direction du DNVP (Deutschnationale Volkspartei) caractérisait comme suit la division du travail voulue par elle entre parti nazi et DNVP: "Le but d'un développement politique accéléré au sens de la droite nationale ne pourra être atteint que quand le Deutsch nationale Volkspartei réunira, dans la mesure la plus étendue, les milieux de la population impliqués dans les secteurs décisifs de l'économie nationale et privée et quand le national-socialisme se chargera et accomplira la tâche de transformer le mode de pensée internationaliste socialiste en un mode de pensée socialiste national."

C'est une complète déception qu'exprime le journal grand-bourgeois 'Berliner Börsenzeitung' dans ses réflexions sur le résultat des élections du 14 septembre 1930: "Le fait est que le bastion rouge du marxisme s'est montré inébranlable dans les présentes élections...les nationaux socialistes ne sont pas parvenus à arracher les travailleurs allemands à l'internationalisme et à attirer les ouvriers socialistes allemands vers le nationalisme."

Les dirigeants nazis étaient pleinement conscients de leur mission de 'nationalisation des travailleurs' et ne ménagèrent pas leurs efforts pour la mener à bien. Hitler lui-même, ainsi que son parti, se présentait dans tous les discours qu'il donnait à l'adresse de ses mécènes, financiers et chefs monopolistes comme l'unique force capable de remplir une telle mission.

En 1922 Hitler écrivait à un cercle d'entrepreneurs une lettre pour mendier du financement; l'argumentation montre clairement qu'il avait parfaitement compris ce qui importait aux forces de la classe dirigeante auxquelles il s'adressait. Dans sa lettre il donnait en effet une formulation assez exacte de la double tâche d'anéantissement du mouvement ouvrier et d'adhésion des travailleurs. Il écrivait: "Son but (celui du NSDAP) est en bref: anéantissement et extermination de la philosophie marxiste. Les moyens doivent être 1. une organisation de propagande et d'éducation incomparable, utilisant toutes les possibilités d'influence sur les hommes, 2. une organisation d'une force sans scrupule et d'une détermination brutale prête à répliquer à chaque acte de terreur du marxisme par une réaction dix fois plus grande, les 'Sections d'assaut' du mouvement." Et il continue:" Aussi longtemps que cette négation de l'Etat et de la nation elle-même existe, ne serait ce que parmi un tiers du peuple, tout renouveau est impossible... En fait la proportion de notre peuple qui est sous l'influence du marxisme international s'élève à plus de 40% de la population totale. C'est une vérité particulièrement atroce car on compte parmi ces 40% les éléments les plus actifs et les plus laborieux de la nation actuellement." Nous avons ici un échantillon fondamental de l'argumentation de presque tous les discours d’Hitler devant les représentants du capital monopoliste: la suggestion que la moitié du peuple allemand est sous l'influence du marxisme et de l'internationalisme; la constatation qu'il ne peut y avoir aucun renouveau aussi longtemps qu'il en est ainsi et l'affirmation que seul le NSDAP est en état, premièrement d'exterminer le marxisme, deuxièmement de rallier de nouveau les travailleurs à la 'Nation'. Voici encore quelques exemples à ce propos.

Le 28 février 1926 Hitler parle devant les grands industriels et commerçants de Hambourg. Il y dit ceci: "Plus de la moitié de tous les habitants adultes hommes et femmes est consciemment sous une influence anti-allemande... La question du redressement de l'Allemagne est une question de l'anéantissement de la conception mondiale du marxisme en Allemagne. Si cette conception mondiale n'est pas exterminée, l'Allemagne ne se relèvera jamais. Nous avons 15 millions de personnes qui, consciemment et volontairement, ont une conception antinationale et aussi longtemps que ces 15 millions, qui représentent la partie la plus vive et la plus forte de la population, ne sont pas ramenés dans le giron du sentiment national commun, tout discours de renouveau et de redressement de l'Allemagne n'est que bavardage et n'a aucune signification...la destruction et l'anéantissement (de la conception mondiale marxiste) est quelque chose de fondamentalement différent de ce que les partis bourgeois se fixent comme but. Les partis bourgeois n'ont pas pour but cet anéantissement mais seulement une victoire électorale. (28)

Lorsque Hitler en 1927 put présenter personnellement à Kirdorf ses réflexions (qu'il mit plus tard sur papier dans une brochure à la demande de Kirdorf) (29), il dit: " Le peuple se divise toujours plus en deux camps qui s'opposent comme des ennemis mortels...la condition pour un véritable renouveau de la nation allemande est... de regagner la force interne de la nation...Le mouvement national-socialiste considère comme condition fondamentale pour la formation d'un corps national uni l'incorporation complète de la soi-disant 'quatrième classe' (le prolétariat, NdT) dans la communauté du peuple...Il souhaite que ces millions d'individus de notre peuple soient arrachés pour de bon des mains de leurs dirigeants et séducteurs actuels, pour la plupart non allemands, et trouvent une complète intégration dans le cadre de la nation et de l'état. Il accomplit tout d'abord ce processus dans ses propres rangs, pour l'exemple et livre ainsi la preuve de la possibilité de l'accomplissement de son entreprise." (30) Hitler soulignait énergiquement que le NSDAP se fixait pour but l'anéantissement de la république de Weimar: il n'est pas, affirme Hitler, "une association armée pour la défense de l'état actuel mais une organisation de combat pour la victoire sur celui-ci et pour la création d'un nouvel empire." (31)

Dans son discours tristement célebre devant les bourgeois monopolistes dominants du 26 janvier 1932 Hitler revient sur les mêmes leitmotiv: "Comment un peuple peut-il faire une grande impression vers l'extérieur, lorsque 50% de celui-ci est orienté vers le bolchevisme et 50% sont nationalistes ou anti-bolchevistes? ... Il est impensable de créer une Allemagne forte et saine si 50% de sa population est orientée vers le bolchevisme et 50% vers le nationalisme !" (32) Et : "Le marxisme doit être exterminé! Et si l'on nous reproche notre intransigeance, nous nous en revendiquons fièrement: oui, nous avons pris l'inflexible résolution d'extirper le marxisme d'Allemagne jusqu'à la dernière racine. ... Pendant 70 ans, les partis bourgeois ont eu le temps de travailler. Où est l'organisation qui peut se comparer à la notre? Où est l'organisation qui, comme la notre, peut faire marcher dans la rue, quand nécessaire, 400.000 hommes qui possèdent une obéissance aveugle et exécutent chaque ordre...? (33)

Mais il n'y a pas qu'Hitler. D'autres dirigeants nazis abordèrent ce thème de façon tout à fait semblable sinon encore plus explicitement. Ainsi Reinhold Muchow, qui sera plus tard dirigeant de l'organisation des cellules d'entreprises national-socialistes (NSBO), écrivit en novembre 1928 dans le Berliner Arbeiter Zeitung: "Beaucoup d'énergie du parti national-socialiste est gaspillée inutilement pour gagner des adhérents hors des comités armés, des associations, voire des partis bourgeois nationaux... Le danger est très grand que, du fait de cet opportunisme, nous ne devenions qu'un parti antisémite petit-bourgeois radical". La véritable mission doit donc être, comme Hitler l'a clairement exprimé, l'adhésion des ouvriers allemands. (34)

Un des dirigeants nazis nobles, qui cependant joua toujours un rôle exceptionnel, le comte Ernst zu Reventlow, écrivait même en mai 1930:"Le ralliement d'un seul ouvrier au mouvement national-socialiste a infiniment plus de valeur que l'adhésion d'une douzaine d'excellences ou de personnalités" (35)

Tous ces exemples, en particulier ceux d'Hitler, rendent clair le fait que les dirigeants nazis étaient parfaitement conscients du rôle et de l'importance de leur parti comme une organisation spéciale de la classe dirigeante pour résoudre la nouvelle double tâche. Ils rendent aussi clair le fait que la combinaison de terreur et de démagogie sociale comme solution à cette tâche avait été entreprise très consciemment par les dirigeants nazis. Nous arrivons ainsi à la réponse à une autre question: quels effets eurent ces efforts sur la formation des particularités spécifiques du fascisme allemand?

En dépit de l'opinion répandue que la combinaison du terrorisme le plus radical et d'une démagogie sociale résultait du désir des fascistes de créer une base de masse contre le mouvement ouvrier, cette combinaison est en premier lieu le résultat inéluctable, organique en quelque sorte, des efforts pour résoudre la double mission d'anéantir le mouvement ouvrier mais aussi de gagner les ouvriers qui y étaient organisés.

Hitler lui-même a clairement exprimé cela dans son discours devant les notables d'Hambourg: "Si l'on a compris que la question de notre destin réside dans la destruction du marxisme, alors tous les moyens qui peuvent mener au succès sont bons. Voici le premier: un mouvement qui veut réaliser cela doit se tourner vers les larges masses, vers les masses avec lesquelles le marxisme lui-même combat... Dans la masse se trouve la source de toute puissance... cette masse large et têtue qui est entichée du marxisme et se bat pour lui, est la seule arme du mouvement qui veut briser le marxisme. Lorsqu'un mouvement veut s'adresser aux larges masses en reconnaissant que ce n'est qu'avec elles seules qu'il peut remplir sa tâche, et quand la question qui est en jeu est celle de la survie de la nation, alors nous avons tout à fait le droit d'utiliser tous les moyens qui mènent à notre but...Si je parviens à faire rentrer les larges masses dans le giron de la nation allemande, qui me fera plus tard des reproches sur les moyens? ...Si nous vainquons, le marxisme sera anéanti, et cela sans réserve."(36)

Evidemment ces exemples ne signifient pas que toute la démagogie des nazis était uniquement orientée vers ce but de l'adhésion des ouvriers. Dès le début les nazis se présentèrent comme les représentants des intérêts de tous les Allemands, avant tout de toutes les couches défavorisées, et aussi en particulier de la soi-disant classe moyenne. Mais sur ce point ils ne se différencièrent que graduellement des autres partis bourgeois, DNVP inclus, par le ton plus radical avec lequel ils soutenaient les revendications de la classe moyenne. Pourtant aucun autre parti bourgeois de droite -abstraction faite des organisations fascistes concurrentes- ne se fixait pour but la conquête des travailleurs organisés.

Bien qu'Hitler, comme le montrent ses discours, était prêt à se tourner vers chaque moyen prometteur pour atteindre cet objectif, il lui manquait la connaissance et l'intuition du monde, de la pensée et des sentiments de l'ouvrier organisé dans le mouvement socialiste pour pouvoir juger des conséquences qu'un tel projet allait amener. Hitler avait sur Gellert et Drexler l'avantage d'avoir été à l'école du service militaire et de la carrière dans l'armée; ils l'avaient aidé à se libérer de scrupules démodés dans la mesure où il devait avoir eu de tels scrupules pendant la guerre; ils lui avaient inculqué la foi en l'efficacité illimitée de la violence, lui avaient fait prendre conscience de l'importance d'une organisation et d'une discipline sévère pour une organisation politique; il leur était pourtant resté semblable dans une certaine mesure, en ce qu'il croyait essentiellement qu'il n'avait besoin que de présenter aux travailleurs sa propre et confuse image du monde pour les libérer de leur foi dévoyée. Il faisait confiance au caractère convaincant des arguments qui lui semblaient à lui-même évidents: que l'histoire du monde n'était pas une lutte de classes, mais une lutte de races; que l'amélioration du sort des travailleurs n'était possible que par la libération du traité de Versailles et la conquête de 'l'espace vital', que les racines de toutes les injustices sociales résidaient dans la 'haute finance'; et que celui-ci était une invention juive comme d'ailleurs tous les malheurs du monde, dont les pires étaient le marxisme et l'état soviétique. C'était exactement cette ligne d'argumentation que les mécènes de Hitler comme le magnat de la Ruhr Kirdorf considéraient comme admissible.

Conformément à cela, le programme du NSDAP était aussi très modéré dans la formulation de revendications 'socialistes'. Ses rédacteurs (Anton Drexler, Gottfried Feder et Hitler) y inclurent toutefois quelques points dans lesquels les travailleurs pouvaient voir des revendications qui leur seraient présentées comme 'revendications ouvrières'. Ainsi on pouvait considérer le point 7 (nous exigeons que l'Etat s'engage à se soucier prioritairement des possibilités d'existence et de travail du citoyen) comme une périphrase pour la revendication du droit au travail; mais le point 11 devait particulièrement sonner 'socialiste'; on y exigeait: "suppression des revenus acquis sans peine et sans travail". Cela sonnait tout à fait comme le mot d'ordre des partis ouvriers: "Qui ne travaille pas, ne mange pas". En outre la deuxième phrase du point 11 disait ceci: "Destruction de la haute finance". Le point 12 était particulièrement destiné aux ouvriers: "Nous exigeons la confiscation sans réserve de tous les profits de guerre", de même que les points suivants: "Nous exigeons la nationalisation de toutes les entreprises déjà socialisées (trusts)" (13) "Nous exigeons une participation aux bénéfices dans toutes les grandes entreprises" (14); "nous exigeons une extension généreuse des pensions de retraite" (15). Le point 17 également ("nous exigeons une réforme agraire adaptée à nos besoins nationaux, la création d'une loi pour l'expropriation sans indemnisation de la terre à des fins d'intérêt général") était emprunté au programme des partis ouvriers et s'adressait avant tout aux ouvriers agricoles et aux paysans pauvres.

Il se révéla cependant rapidement que l'argumentation hitlérienne et ces points de programme ne suffisaient pas, que l'on devait chercher des moyens et des mots d'ordre plus forts - en particulier dans les régions industrielles et les 'fiefs rouges'- si l'on voulait prendre pied ne fut-ce que parmi de petits groupes de travailleurs et briser au moins quelques unes des briques du mur de mépris et d'hostilité.

Ce n'était donc pas un hasard si précisément dans la région de la Ruhr la démagogie sociale des nazis allait, déjà dans la seconde moitié des années 20, beaucoup plus loin qu'à Munich. Ce sont surtout Gregor Strasser et Joseph Goebbels qui se distinguèrent dans ce domaine.

Strasser par exemple, en juillet 1927 exposa dans un article les 'objectifs et chemins' suivants: "Nous sommes socialistes, nous sommes des ennemis, des ennemis mortels de l'actuel système économique capitaliste avec son exploitation des personnes faibles économiquement, avec l'injustice des salaires, avec son immoral classement des hommes suivant leur fortune et leur argent au lieu de leur responsabilité et de leur travail et nous sommes résolus à anéantir ce système quelques soient les circonstances!" (37)

Goebbels ne se conduisait pas de façon moins radicale et 'socialiste' que Strasser. Ainsi écrivait-il dans une de ses brochures de propagande nazie des phrases comme celle-ci: "Si, à gauche, 17 millions de prolétaires voient leur dernier salut dans la lutte de classe, c'est parce que la droite pendant 60 ans le leur a appris par la pratique. D'où pouvons nous tirer un droit moral de nous opposer à la pensée prolétarienne de lutte des classes si l'état de classe bourgeois n'est pas d'abord détruit de fond en comble par une nouvelle union socialiste de la communauté allemande." (38)

Mais de tels exercices de style se référant à la 'lutte des classes' suffisaient déjà à éveiller chez un certain nombre de patrons le doute quant à la fiabilité et à l'utilisabilité des nazis, tandis qu'ils ne suffisaient pas pour impressionner les travailleurs communistes et social-démocrates conscient de leur classe.

Mais la question décisive, que les dirigeants nazis avaient longtemps négligée, mais qu'ils ne pouvaient pas négliger à long terme, était la position en pratique du NSDAP dans la lutte de classes entre patrons et ouvriers, leur attitude vis-à-vis des syndicats, dans les luttes salariales et les grèves.

Si, dans les années de relative stabilité, le NSDAP avait pu rester à peu près muet face à cette question et limiter sa propagande pour obtenir des voix ouvrières aux quartiers d'habitation, il devint nécessaire avec le début de la crise économique mondiale de transférer cette propagande vers les entreprises à cause de l'intensification du combat pour gagner l'adhésion des travailleurs allemands. C'était aussi dans l'intérêt du patron de pouvoir compter sur une cellule nazie dans l'usine comme un contre-poids 'national' face aux syndicats libres et à l'Opposition Syndicale Révolutionnaire (RGO, le syndicat communiste), contrepoids qui pouvait aussi, le cas échéant, jouer le rôle de briseur de grève.

Sous la pression de plusieurs délégués des régions industrielles, une session extraordinaire du congrès de Nuremberg du NSDAP en 1929 décida de passer à la construction d'une organisation de cellules d'entreprises (NSBO). (39)

Dans la même résolution on expliquait aussi que les briseurs de grève seraient 'avec opprobre' exclus du NSDAP. (40) Cette partie de la résolution resta évidemment sans conséquences puisque l'ensemble de l'organisation des cellules d'entreprises du NSDAP n'était dans le fond rien d'autre qu'une organisation de briseurs de grève au service du patronat. Cette résolution fut dans les faits annulée par un commentaire complémentaire ultérieur qui énonçait qu'il n'y avait brisure de grève que lorsqu'il s'agissait d'une grève dirigée par le NSBO. (41) Jusqu'en août 1932 l'attitude du NSBO vis-à-vis des grèves était qu'elle ne pouvait accorder aucun soutien aux grèves. Sa tâche principale était le combat contre 'le marxisme d'entreprise', c'est-à-dire avant tout contre les syndicats. C'est ainsi que l'on trouve dans les directives de travail des délégués d'entreprises du NSDAP en automne 1930 (42): "Le délégué d'entreprise national-socialiste a la tâche: d'attaquer le marxisme dans son plus fort bastion, les entreprises défaire des usines un fief du national-socialisme...

A l'avant-plan de leur propagande doivent être: a) des explications sur la trahison de leurs dirigeants politiques b) les caractéristiques et les objectifs du national-socialisme." Sur l'activité social-politique du NSBO, on y écrit: "Elle comprend: I. le conseil au personnel 1. dans les questions de salaires 2. en matière de droit du travail 3. en matière d'assurance sociale II. représentation du personnel 1. face à la firme 2. face à la justice du travail 3. face aux délégués rouges et à leur terreur. III. Préparation et participation aux élections au conseil d'entreprise". Avec leur orientation vers le combat contre les délégués des organisations de travailleurs, ces directives constituaient déjà un clair soutien au patron, mais elle furent encore drastiquement renforcées par le programme gouvernemental du NSDAP qui fut rendu public en mai 1932.

Dans l'introduction à ces 'directives confidentielles pour l'accomplissement de notre lutte dans l'année décisive 1932 contre le marxisme d'entreprise', on affirme (43) qu'il faut encore insister sur le fait "que le NSBO n'est pas un syndicat ni même le germe d'un syndicat. Le NSBO n'est rien d'autre que l'arme spécifique pour la conquête des usines via la lutte victorieuse sur le marxisme d'entreprise. Les nationaux-socialistes s'associent au NSBO uniquement dans le but de propager leurs idées et leur conception du monde dans les entreprises. Le NSBO n'est pas reconnu comme syndicat par l'arrêt de la cour du travail du Reich. En conséquence, le NSBO n'est pas non plus le représentant des droits des employés. De même il n'accorde aucun soutien aux grèves. Les doutes sont ainsi dissipés chez Messieurs les patrons, membres de notre parti".

Dans les passages de ces directives sur les tâches des conseillers d'entreprise nazis, le rôle du NSBO comme une organisation de terreur et d'espionnage au service des capitalistes est exposé sans fard dans les phrases suivantes: "Les tâches les plus nobles des nationaux-socialistes dans les usines est la lutte pour notre mouvement et pour l'anéantissement de l'ennemi. Quelle que soit la forme sous laquelle l'ennemi vient a nous, qu'il s'agisse du KPD, du RGO ou des syndicats social-democrates et des syndicats chrétiens semi-marxistes qui sont à leur remorque, notre combat reste valable face à toutes ces formations...Chaque national-socialiste est strictement obligé d'établir l'identité de chaque délégué marxiste dans l'entreprise, indépendamment de sa nuance, et de fournir son adresse exacte. Chaque fois que possible il doit essayer d'obtenir une photographie de ces personnes...Si le patron est membre de notre parti, il a le droit d'être constamment mis au courant. Il sera possible de cette manière d'assainir chaque entreprise les unes après les autres des éléments nuisibles et un grand nombre de nos camarades de parti trouveront ainsi du travail dans les entreprises. Un tel registre d'adresses pourra aussi se révéler d'une grande importance après notre prise de pouvoir... Il est aussi important de signaler à Messieurs nos camarades patrons que face à d'éventuelles baisses indispensables des salaires le personnel national-socialiste montrera une toute autre compréhension de la situation économique qu'un personnel excité par les marxistes." La pratique du NSBO fut tout à fait conforme à ces directives pour briseurs de grève. (44)

La propagande nazie n'avait pourtant pas ménagé son énergie pour faire passer la fondation du NSBO et la création d'une section nationale des cellules d'entreprises pour un pas vers un combat renforcé du NSDAP pour les interêts des travailleurs.

L'accentuation de la lutte des classes, essentiellement dans la seconde moitié de 1932 contraint aussi la direction nazie contre sa volonté non seulement d'accentuer leurs mots d'ordre social-démagogiques mais même de tolérer que le NSBO participe à des grèves dans certains cas bien précis et même de tenter de se mettre à leur tête pour finalement réaliser une percée dans le 'front marxiste'.

Avec effet à partir du 1 août 1932, la direction du NSBO mit au point des dispositions de soutien aux grèves. (45) Dans les remarques générales introductives on affirme: "La lutte politique du NSBO dans les entreprises a pour conséquence que nous devons fournir du soutien à nos membres lors des luttes économiques (grèves, lock-out, sanctions disciplinaires etc.)...En toute généralité il faut garder à l'esprit le fait suivant: le NSBO n'est pas un syndicat, ni même une formation de type syndical mais elle était et est encore la forme de lutte politique du NSDAP dans les entreprises, pour répandre les idées de Adolf Hitler, pour vaincre le marxisme d'entreprise et gagner au national-socialisme des éléments ouvriers allemands utilisables... Les objectifs du NSBO constituent une politique bien déterminée; elle veut libérer les travailleurs allemands des griffes du marxisme juif international. Ce travail s'exécute avant tout dans les entreprises, ces foyers du marxisme. De même que l'ensemble du NSDAP, il lutte pour une amélioration sociale du sort des travailleurs allemands. Il en découle qu'il doit avoir une attitude positive vis-à-vis des luttes économiques actuelles."

De cette constatation tourmentée qui montre clairement que ce n'était qu'à contrecoeur que la direction nazie s'était décidée à adopter une telle 'attitude positive', il s'ensuivit une tentative de justifier cette attitude, les 'luttes économiques actuelles' étant réinterprétées de luttes de classes en une lutte de races: "Le travailleur n'est pas libre politiquement et est socialement esclave à cause de la domination marxiste qui dure depuis des années, le caractère de l'économie actuelle est libérale-capitaliste à cause de la domination du capital financier juif international et du manque de sentiment de camaraderie populaire. Entre ces deux groupes dominants se jouent aujourd'hui les luttes économiques. Vis-à-vis d'aucun accord à l'amiable, salarial ou autres, la grève n'est jamais l'arme la plus efficace du travailleur. Cette grève, nous la soutenons dans la mesure où elle est clairement justifiée économiquement et si la situation sociale du travailleur est à ce point à la limite de la dignité humaine qu'il puisse encore à peine vivre. Les grèves explicitement politiques, qui se font juste sous le couvert de revendications économiques, nous les dénonçons nettement et rejetons toute responsabilité devant les inévitables sanctions disciplinaires et les licenciements immédiats. Après examen par le dirigeant local de section, la décision si une grève est justifiée économiquement ou politiquement est prise par le dirigeant de section principal auprès de la direction nationale de l'organisation ou son représentant."

Ainsi ce n'est qu'aux grèves où le travailleur luttait pour sa simple survie que le NSBO pouvait participer! Afin que même ce critère soit limité, l'autorisation de faire grève était liée à la condition que le dirigeant local de section vérifie d'abord scrupuleusement quelles causes avaient conduit à la grève. Après une 'vérification responsable', il devait envoyer un rapport à la section principale de Munich. La grande peur des nazis, qu'une participation à une grève puisse être autorisée dans une 'mauvaise' entreprise, c'est-à-dire une entreprise qui appartenait à l'un des mécènes et financiers du NSDAP, s'exprime dans l'instruction suivante: "Le rapport est extrêmement important car premièrement il est la base de la décision de valider ou non la grève et deuxièmement peut nuire politiquement à la section principale au cas où il contiendrait des imprécisions ou des mensonges. D'où: la plus exacte précision des déclarations!" Une grève non annoncée ne serait pas reconnue et en conséquence ne recevrait aucun soutien financier.

Un grand poids était accordé à l'exploitation à des fins de propagande de la participation à une grève: "Mieux qu'une propagande de longue durée, le fait que le NSBO se mette à la tête des grévistes lors d'une grève justifiée économiquement fera de l'effet auprès des travailleurs. C'est pourquoi rendre populaire une grève sous direction national-socialiste est de la plus haute importance." Avant tout il faut s'appliquer "à faire connaître le fait que le NSBO paye lors des grèves un soutien financier dont le montant est comparable et la plupart du temps dépasse le soutien offert par les syndicats". Cela donne aussi l'occasion, "de suggérer que derrière chaque membre du NSBO se tient non seulement l'ensemble du NSBO mais la puissance et la solidarité d'un parti de plusieurs millions de membres!".

La démagogie sociale des fascistes envers la classe ouvrière atteint un sommet absolu dans la foulée de la vague de grèves qui, essentiellement sous la direction du RGO, s'éleva contre l'arrêté de réduction des salaires de Papen. En octobre, le NSBO distribua un tract avec en gras la ligne suivante: "Reconnaissance de la grève comme moyen de lutte contre la politique d'appauvrissement". On écrivait dans le tract: "Chaque action de résistance des camarades rudement appauvris par le dernier arrêté d'urgence de Monsieur von Pappen est justifiée non seulement moralement mais aussi économiquement. C'est pourquoi l'organisation national-socialiste des cellules d'entreprises se place dans ces luttes à la tête des travailleurs allemands...Dans cette résistance nous ne renonçons pas non plus à la grève! ...C'est une grève contre Papen et sa haute finance!... Chaque grève justifiée contre la misère engendrée par ce système trouve notre soutien sous toutes ses formes. Vu les défaillances des syndicats nous avons pris la direction du combat." (46)

Au vu de telles vantardises, les nazis ne pouvaient pas se permettre de faire ouvertement briser la grève, lorsqu'au début novembre les travailleurs des transports publics berlinois entrèrent en grève sous la direction du RGO. Ils expliquèrent officiellement leur participation à la grève et développèrent à ce propos une gigantesque propagande. Goebbels, en tant que dirigeant du district, et les dirigeants du NSBO berlinois, Muchow et Engel, firent entre-temps tout pour désorganiser le front de grève des travailleurs.(47)

Toujours est-il qu'en participant à cette grève, les dirigeants nazis avaient dépassés les limites de ce que les représentants des milieux monopolistes, y compris ceux qui leur étaient bienveillants, pouvaient permettre ou du moins tolérer, et les nazis en étaient pleinement conscients. Mais ils se trouvaient forcés dans cette situation. Les nouvelles élections au Reichstag du 6 novembre 1932 étaient toutes proches. Les dernières élections en juillet avaient montré que le réservoir de voix du parti nazi était épuisé et le parti stagnait depuis le printemps 1932; on ne pouvait plus attendre de nouveau progrès dans le camp bourgeois. Mais le parti nazi devait emporter une nouvelle victoire électorale, il devait enfin apporter la preuve qu'il était capable d'aller chercher ses voix non seulement dans le camp bourgeois mais aussi dans le camp des partis ouvriers. Sans quoi il serait très difficile, sinon sans espoir, de vaincre la résistance du président Hindenburg et des milieux de l'oligarchie financière et terrienne qui se tenait derrière lui face à un transfert de la chancellerie au dirigeant nazi. A cela s'ajoutait la pression croissante de ses propres militants dont le besoin d'action avait été porté à ébullition par la propagande nazie, qui étaient fatigués des nombreuses promesses et ne pouvaient être retenus que par des actions.

Ainsi le changement tactique d'août du parti nazi envers la participation aux grèves était la manoeuvre d'un parti en crise qui misait tout sur une dernière carte afin d'éviter une défaite électorale.

Lorsqu'Hitler fut reçu le 19 novembre par Hindenburg pour un entretien, il ne sut, à la question d'Hindenburg pourquoi les nazis avaient participé a la grève des travailleurs des transports, que répondre: "Les gens sont très amers. Si j'avais empêché mes hommes de participer, la grève aurait quand même eu lieu mais j'aurai perdu mes adhérents parmi les travailleurs." (48)

Les exemples donnés ci-dessus doivent tous prouver que la spécificité des formes de lutte du fascisme - la combinaison inséparable de la terreur la plus brutale et d'une démagogie sociale sans scrupules - résultait d'une sorte de nécessité naturelle de l'exécution de la mission de résoudre cette double tâche souvent mentionnée au début de ce texte vis-à-vis de la classe ouvrière et de ses organisations.

Il reste finalement la question des résultats des efforts fascistes envers les travailleurs. En une courte formule, on pourrait dire: ces efforts restèrent - du moins jusqu'en 1933 et encore longtemps après- sans succès mais pas sans résultat.

Ils restèrent sans succès car ils n'étaient pas parvenus à atteindre l'objectif principal, à savoir la percée idéologique parmi le mouvement ouvrier socialiste (où on comprend ici tant le mouvement social-démocrate que communiste). Plus encore: les fascistes ne parvinrent même pas à détacher les masses de travailleurs d'obédience catholique des partis centristes et des syndicats chrétiens. La lutte des nazis et de leur NSBO pour les entreprises, ces 'bastions du marxisme', se termina par une défaite éclatante des fascistes.

En 1929, ils avaient donné le coup d'envoi pour la fondation des cellules d'entreprise nazies. Après deux ans, en mars 1931, le NSBO avait en tout 4131 membres (49). Afin d'effectuer un renversement fondamental, tous les membres du NSDAP, pour autant qu'ils soient salariés ou employés, furent obligés de devenir membre du NSBO. En septembre 1931, on démarra une grande action 'Vers les entreprises' avec la mission vaniteuse de 'faire de chaque usine un bastion du national-socialisme' et le mot d'ordre 'Pas d'emploi sans cellule nazie!' (50). Suite à ces mesures, le nombre de membres augmenta jusqu'à 39.316 vers la fin 1931 (51). Parallèlement au grossissement rapide du nombre de membres du parti dès 1932 le nombre de membres du NSBO s'accrut jusqu'à 300.000 à la fin 1939. (52) A quel point ce résultat est minuscule devient clair si on considère qu'une grande partie de ce nombre consistait en employés et si en outre on le compare à quelques autres chiffres: fin 1932 le nombre de membres du NSDAP se montait à plus de 800.000, le nombre d'électeurs nazis le 6 novembre 1932 était de 11,7 millions. Les syndicats libres avaient en 1931 4,1 millions de membres (nous n'avons pas les chiffres pour 1932), les syndicats chrétiens environ 700.000 (pour 4,2 millions d'électeurs du centre aux élections de novembre) (53).

Un autre indicateur de l'échec des efforts de propagande du NSBO étaient les résultats des élections au conseil d'entreprise au printemps 1931. Le NSBO avait pour la première fois déposé ses propres listes et échoua lamentablement. Du nombre total des délégués d'entreprise élus les syndicats libres s'attribuaient 83,6%, les listes d'unité rouge 3,4%, les nazis 0,5% (54). (En 1932, il n'y eut pas d'élections des conseils d'entreprise). Là où les nazis avaient obtenus des délégués d'entreprise, il s'agissait essentiellement d'entreprises dans lesquelles ils s'étaient placés sur les listes d'employés, c'est-à-dire de banques et d'administrations. (55)

Finalement il est aussi connu que les ouvriers étaient le seul groupe de la population dont la contribution aux membres du parti nazi était plus petite que sa contribution à la population totale. La proportion d'ouvriers membres du parti nazi se trouvait en 1932 38,8% en-dessous de leur proportion de la population totale (28,1% des membres du NSDAP, 45,8% de la population totale) (56).

Les chiffres correspondants pour les autres groupes de la population étaient les suivants:

- Employés, 113,5% au-dessus de leur proportion dans la population totale (25,6% contre 12%)

- Indépendants, 130% au-dessus de leur proportion (20,7 contre 9%)

- Fonctionnaires, 62,7% au-dessus de leur proportion (8,3 contre 5,1%)

- Paysans, 32% au-dessus de leur proportion (14 contre 10,6%)

Toutes ces données font comprendre pourquoi nous avons dit que les efforts de propagande des nazis envers les travailleurs étaient restés sans succès mais pas sans résultats. Ce qu'ils n'avaient pas réussi auprès des ouvriers, il l'avaient obtenu de façon plus profonde auprès des classes moyennes des villes et des campagnes.

Le parti nazi se développa en un parti de masses non pas comme un parti ouvrier mais comme un parti petit-bourgeois, ou plus précisément: comme un parti impérialiste dont les partisans étaient essentiellement des petits-bourgeois.

Où résident les causes pour lesquelles des couches déterminées de la petite bourgeoisie s'étaient ralliées à un mouvement qui n'agitait pas seulement le drapeau du nationalisme, que ces couches avaient toujours suivi, mais se présentait aussi comme socialiste, est une question en soi. On peut seulement dire ici que la perte de confiance d'un large cercle petit-bourgeois envers le capitalisme, son aspiration à un ordre nouveau, plus juste socialement qui protégerait les classes moyennes du pillage par le grand capital et dont ils attendaient la réalisation par les fascistes, étaient à la fois une conséquence et un symptôme de la crise générale du capitalisme. Mais le parti fasciste ne fut pas engendré comme un parti original de la petite bourgeoisie radicalisée qui, à l'aide de ce parti et dans une lutte sur deux fronts contre le mouvement ouvrier et le grand capital, voulait conquérir le pouvoir, comme l'affirme les défenseurs de la théorie du fascisme comme 'mouvement social' et les théoriciens du 'bonapartisme'. (58)

L'histoire du parti fasciste a apporté la preuve du caractère insoluble de la 'double tâche' de la mobilisation de la classe ouvrière contre le mouvement ouvrier dans son ensemble. Mais elle avait aussi montré la possibilité inédite de remporter la victoire sur le mouvement ouvrier et sur toutes les forces démocratiques grâce à l'appui d'un mouvement de masse de type fasciste, terroriste et militant, recruté parmi la petite bourgeoisie, cela combiné à l'appareil de répression de l'état et de parvenir par des moyens formellement légaux, c'est-à-dire sans un putsch risqué, à la dictature ouverte à laquelle aspiraient les éléments les plus réactionnaires du capital financier.

Après que cette possibilité ait été découverte et essayée, il n'y eut plus besoin pour motiver la fondation de partis fascistes dans d'autres pays de la 'double tâche', le motif de la lutte d'anéantissement du mouvement ouvrier suffisait entièrement. Si et dans quelle mesure le motif de la création d'une base de masse dans la classe ouvrière a joué -et joue encore aujourd'hui- un rôle dans ces cas là, cela doit être étudié dans chaque cas particulier.

Mais l'histoire des mouvements fascistes a encore montré autre chose: que même un parti fasciste n'offre pas la garantie à la bourgeoisie impérialiste de gagner la base de masse désirée. C'est certes leur but constant. Mais ce serait une erreur d'accorder a priori au mouvement fasciste la capacité d'atteindre cet objectif. Il dépend en fin de compte de la classe ouvrière et de son avant-garde révolutionnaire, de leur politique d'alliance correcte, de contrecarrer les efforts des fascistes.

 

* Discours, tenu en forme raccourcie à la Conférence scientifique de la Commission des Historiens URSS-RDA à Kiev, 19-21 septembre 1978, publié dans : Bulletin du Cercle de Travail ‘Zweiter Weltkrieg’ n° 1 — 4/ 1980, pp. 32-71. Dr. Kurt Gossweiler, Aufsätze zum Faschismus, Pahl-Rugenstein, Köln 1988, Arbeiterklasse und Faschismus pp.439 - 467

1 Siehe die diesbezueglichen Beitrage in Faschismusforschung.

Positionen-Probleme-Polemik. Hg. von Dietrich Eichholtz und Kurt Gossweiler, Berlin 1980: Ruge, Wolfgang, Monopolkapital, faschistische Massenbasis und NS-Programmatik 1920-1933; Petzold, Joachim, Die Herausbildung der Nazi-ldeologie; Gossweiler, Kurt, Faschismus und Arbeiterklasse. Im letztgenannten Beitrag erstreckt sich die Untersuchung auf den italienischen und deutschen Faschismus.

2 Lenin,W.I., Werke, Bd. 16, Berlin 1964, S. 356.

3 Ullrich, Robert, Deutsche Vaterlandspartei (DVLP) 1917-1918, in: Handbuch der buergerlichen Parteien, Bd. I, Leipzig 1968, S. 627.

4 ZStAM, Rep. 92, Nachlass Kapp. Bd. C VI 9.

5 Handbuch der buergerlichen Parteien, Bd. 1, S. 624, 627.

6 Stegmann, Dirk, Zwischen Repression und Manipulation: konservative Machteliten und Arbeiter- und Angestelltenbewegung 1910-1918. Ein Beitrag zur Vorgeschichte der NSDAP, in: Archiv fuer Sozialgeschichte. Hg. von der Friedrich-Ebert-Stiftung. Bd. XII 1972, Bonn - Bad Godesberg1972, S. 381f.

7 Ebenda, S. 383.

8 Ebenda, S. 388.

9 Ebenda, S. 388f.

10 Ebenda, S. 386

11 ZStAM, Rep. 92, Nachlass Kapp, Bd. D X 77, Bl. 40 (Brief Gellerts an Kapp v. 8. 11. 1917).s

12 Ebenda, Bl. 5 (Gellert an Kapp, 27. 9. 1918). Rl. 3 (Gellert an Kapp, 20.7.1918).

13 Ebenda, Bl. 39f. (Brief Gellerts an Kapp v. 8. 11. 1917).

14 Ebenda.

15 Ebenda und Stegmann, S. 396.

16 ZStAM, Nachlass Kapp, D X 77, Bl.42.

17 So zutreffend Stegmann, S. 391, dem das Verdienst gebuehrt, die DAAP entdeckt und ihre Bedeutung als eine Vorlaeuferin der NSDAP erkannt zu haben.

18 Maser, Werner, Die Fruehgeschichte der NSDAP. Hitlers Weg bis 1924,

Frankfurt/M. - Bonn 1965, S. 150.

19 Erich Ludendorff im Prozess gegen ihn, Hitler und die anderen fuehrenden Teilnehmer des Putsches vom 8./9. November 1923: 'Die voelkische Bewegung machte den international denkenden Arbeiter wieder national. lch und meine Freunde von Oeberland und von den Nationalsozialisten' haben immer geglaubt, dass wir nur durch die Gesundung der deutschen Arbeiterschaft zur Freiheit kommen koennen. (Der Hitler-Prozess. Auszuege aus den Verhandlungsberichten, Muenchen 1924, S. 55.)

20 ZStAM, Rep. 92, Nachlass Kapp, Bd. E II 26, Bl. 339f.

21 Bennecke, Heinrich, Hitler und die SA, Muenchen - Wien 1962, S. 46.

22 Maser, Fruehgeschichte, S. 234.

23 Zit. nach: Adolf Hitler und seine Bewegung im Lichte neutrale Beobachter und objektiver Gegner, 2. Aufl., Muenchen 1958, S. 11f

24 ZStAP, DNVP, Bd. 393, Bl. 22f.

25 Berliner Boerser-Zeitung vom 14. Oktober 1930.

26 Zit. nach: Tyrell, Albrecht, Fuehrer befiehl ... Selbstzeugnisse aus der ,Kampfzeit' der NSDAP. Dokumentation und Analyse, Duesseldorf 1969, S. 47-55.

27 Ebenda, S. 48.

28 Zit. nach: Jochmann, Werner, Im Kampf um die Macht. Hitlers Rede vor dem Hamburger Nationalklub von 1919, Frankfurt/M.1960, S. 102 f.

29 Die Rede ist abgedruckt hei: Turner, Henry Ashby, Faschismus und

Kapitalismus in Deutschland. Studien zum Verhaeltnis zwischen

Nationalsozialismus und Wirtschaft, Goettingen 1972, S. 41 ff.

30 Ebenda, S. 57.

31 Ebenda, S. 58.

32 Hitler, Adolf, Vortrag vor westdeutschen Wirtschaftlern im Industrieklub in Duesseldorf am 27. Januar 1932, Muenchen o. J., S. 9 ff.

33 Ebenda.

34 Berliner Arbeiter-Zeitung vom 23. 11. 1928, zit. nach: Rudowsky, Harald, Die Nationalsozialistische Betriebszellen-Organisation (NSBO) im Propaganda- und Terrorapparat der NSDAP von ihren Anfaengen im Jahr 1928 bis zu ihrer

Beteiligung an der Zerschlagung der Gewerkschaften am 2. Mai 1933, Diplomarbeit Humboldt-Universitaet Berlin, 1971, S. 17.

35 Zit. nach: Rudowsky, S. 17.

36 Jochmann, Kampf, S. 116.

37 NS-Briefe, Juli 1927, zit. nach Kuehnl, Reinhard, Die nationalsozialistische Linke 1925-1930, Meisenheim am Glan 1966, S. 283.

38 Zit. nach: Schildt, Gerhard, Die Arbeitsgemeinschaft Nord-West.

Untersuchungen zur Geschichte der NSDAP 1925/26. Phil. Diss., Freiburg 1964, S. 76.

39 Rudowsky. S. 33 f.

40 Ebenda, S. 96 (Wortlaut des Beschlusses).

41 Ebenda, S. 71.

42 Duewell, Bernhard, Gewerkschaften und Nationalsozialismus, Berlin 1931, S. 30-32; zit. nach: Rudowsky, Dok. 2. des Dokumentenanhanges.

43 Die Richtlinien sind wiedergegeben in: Betriebsarchive sagen aus. Der Kampf der Arbeiter der Filmfabrik Agfa Wolfen unter Fuehrung der KPD gegen Ausbeutung, Faschismus und Krieg in der Zeit von 1931 bis Anfang 1933, bearbeitet v. Heinz Beike, Manuskriptdruck, o. O. 1961, S. 29-32.

44 Siehe dazu beispielsweise die Berichte in der Internationalen Gewerkschafts-Pressekorrespondenz, Nr. 74 vom 16. 9. 1932, S. 907 f.

45 ZStAP, Reichsinnenministerium, Bd. 26 133, Bl. 341-343.

46 Siehe Arbeitertum, Nr. 18 vom 15. 11. 1932; (ZStAP, Reichsinnenministerium, Bd. 26 133, Bl. 335).

47 Zur Rolle der Nazifuehrung im BVG-Streik siehe die Berichte in der Internationalen Gewerkschafts-Pressekorrespondenz der Nummern 87-89 von 1932.

48 Aufzeichnung des Staatssekretaers Meissner ueber Unterredung Hindenburg-Hitler am 19. 11. 1932; (ZStAP, Buero des Reichspraesidenten, Bd. 47, Bl. 338-340; siehe auch S. 67 ff. dieses Bds.).

49 Rudowsky, S. 93.

50 Ebenda, S. 60.

51 Ebenda, S. 93; siehe auch Roth, Hermann, Die nationalsozialistische Betriebszellenorganisation (NSBO) von der Gruendung bis zur Roehm-Affaere (1928-1934), in: Jahrbuch fuer Wirtschaftsgeschichte, 1978, Teil I, S. 49-66

52 Rudowsky, S. 93

53 Siehe Dokumente zur deutschen Geschichte 1929-1933, hg. V. Wolfgang Ruge und Wolfgang Schumann, Berlin 1975, S. 97, 107.

54 Die folgenden Zahlen nach Rudowsky, S. 53

55 Ebenda.

56 Errechnet nach Angaben bei Kuehnl, Reinhard, Der deutsche Faschismus in Quellen und Dokumenten, Koeln 1975, S. 98.

57 Siehe Schieder, Wolfgang (Hg.), Faschismus als soziale Bewegung, Hamburg 1976; Leppert-Foegen, Anette, Die deklassierte Klasse. Studien zur Geschichte und Ideologie des Kleinbuergertums, Frankfurt/M. 1974, S. 259; (es handelt sich dabei um eine Verteidigung der Trotzkischen Faschismusauffassung).

58 Siehe z. B. Schild, Stefan, Faschismustheorie im Zerrspiel der Politik, I u. II, in: Beitraege zum wissenschaftlichen Sozialismus, Hamburg, 2/1978, S. 92-120, u. 3/1978, S. 106-123