Contribution au 8ème Séminaire communiste international, Bruxelles, 2-4 mai 1999
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Sur la stratégie militaire mondiale de l'impérialisme américain
Ray O. Light
Ray O. Light Group, USA
Dans sa préface à L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine nous enseigne que "pour comprendre et évaluer la guerre moderne et la politique moderne (...) [nous devons comprendre] (...) la nature économique de l'impérialisme." L'impérialisme est avant tout un phénomène politico-économique. Dans son introduction au même pamphlet, datée de 1920, Lénine ajoute: "Le capitalisme s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de pays ‘avancés’. Et le partage de ce ‘butin’ se fait entre deux ou trois rapaces de puissance mondiale, armés de pied en cap (Amérique, Angleterre, Japon) qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour leur partage de leur butin."
Au cours des années 30, le major-général Smedley Butler, du corps américain des Marines écrivait:
"J'ai passé trente-trois ans et quatre mois de service actif comme membre de la force militaire la plus performante de notre pays, le corps des Marines. J'ai occupé tous les grades d'officiers depuis second lieutenant jusqu'à major-général. Et au cours de cette période, j'ai passé le plus clair de mon temps à jouer au Monsieur Muscles de première classe pour la Grosse Galette, pour Wall Street et pour les banquiers. En bref, je faisais du racket au profit du capitalisme.
"En 1914, j'ai donc contribué à assurer au Mexique, et tout spécialement à Tampico, la sécurité des intérêts pétroliers américains. J'ai contribué à faire de Haïti et de Cuba des endroits propices à assurer les rentrées de la National City Bank. Entre 1909 et 1912, j'ai contribué à assainir le Nicaragua pour le compte de la société internationale de banque des frères Brown. En 1916, j'ai favorisé l'éclosion des intérêts sucriers américains en république Dominicaine. En 1903, j'ai contribué à préparer le terrain au Honduras pour les compagnies fruitières américaines. En 1927, en Chine, j'ai veillé à ce que la Standard Oil [plus tard Esso, puis Exxon] puisse poursuivre ses activités sans le moindre dommage."
L'impérialisme, c'est la guerre
Quelles sont de nos jours les principales caractéristiques de la stratégie militaire de l'impérialisme américain?
1. De nos jours, l'impérialisme américain est la seule puissance impérialiste à représenter une puissance économique à une échelle réellement mondiale. De ce fait, l'impérialisme américain exige l'élaboration d'une ‘stratégie militaire à l'échelle du monde’. Lors de cette première session du séminaire, nous nous proposons donc de comparer la stratégie militaire de ‘l'Europe dirigée par l'Allemagne’ ainsi que celle du Japon à la stratégie militaire américaine, laquelle reflète correctement le rôle de l'impérialisme américain en tant que gendarme de la planète. Aujourd'hui, en tant que seule superpuissance impérialiste, l'impérialisme américain est la condition incontournable de survie pour le capital international.
L'impérialisme américain est la seule puissance impérialiste à même de bombarder et/ou d'envahir d'autres pays unilatéralement sans l'autorisation de quelque autre pays que ce soit. C'est dans le contrôle monopoliste virtuel des médias d'information à l'échelle mondiale et des autres médias de propagande et de culture que se situe la clé de la capacité américaine à ‘justifier’ n'importe quelle cible militaire à plus ou moins brève échéance, comme en témoigne l'habileté des médias américains à ‘diaboliser’ les dirigeants anti-impérialistes et pro-socialistes tels que Fidel à Cuba, Khadafi en Libye et même les (anciens) alliés, larbins et marionnettes impérialistes comme Manuel Noriega à Panama, Saddam Hussein en Irak ou encore Slobodan Milosevic en Serbie.
Dans leur article publié dans Foreign Policy en automne 93 et intitulé ‘L'hégémonie américaine – Sans le moindre ennemi’, Benjamin Schwarz, de Rand, et Christopher Layne, du Cato Institute, prétendent que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'impérialisme américain a été impliqué dans un ‘programme d'activités à portée internationaliste’ qu'il aurait poursuivi même si l'URSS n'était pas apparue comme un rival géopolitique et idéologique. Ils citent la NSC #68 du Conseil national de Sécurité (National Security Council - NSC) de 1950 qui avait mis au point la stratégie américaine dans la guerre froide "afin de favoriser un environnement mondial dans lequel le système américain eût pu survivre et poursuivre son épanouissement (...) même s'il n'y avait pas eu de menace soviétique."
Dans le monde de l'après-guerre froide, Schwarz et Layne sont ‘extrêmement troublés’ par le fait que le président républicain Bush et son successeur, l'actuel président démocrate Clinton, ont continué à appliquer la NSC #68 et à mettre en pratique l'assertion prétendant que "la prospérité américaine dépend d'un ordre mondial imposé par les Etats-Unis". Comme ils le disent, "Plutôt que d'être l'incitatif à la paix qu'elle serait censée être, l'interdépendance économique – et le besoin de protéger les parts américaines dans ce cadre – est invoquée afin de justifier, bien après la guerre froide, une présence militaire américaine en Europe et en Asie de l'Est ainsi qu'une intervention militaire dans le conflit des Balkans." (p.13) Comme le déclarait fin 1996 le secrétaire américain à la Défense de l'époque, William Perry: "Aujourd'hui, les Etats-Unis sont la seule nation sur terre dont les intérêts en matière de sécurité sont réellement de taille mondiale."
Qu'est-ce que cela signifie pour le prolétariat international et pour notre cause révolutionnaire? A brève échéance, la part économique mondiale de l'impérialisme américain procure une force terrible à ses agressions militaires, diplomatiques ou culturelles partout dans le monde. Toutefois, à longue échéance, cette même part économique mondiale mène inévitablement à une ‘surextension stratégique’. Même des experts de l'intelligentsia bourgeoise tels que Schwarz et Layne admettent qu'avec le temps, l'Empire américain court inévitablement à sa perte s'il s'obstine à poursuivre son actuelle politique de ‘nouvel ordre mondial’.
2. Le pragmatisme est la seconde caractéristique de la stratégie militaire mondiale de l'impérialisme américain. Dans un article récent et qui fait autorité, le secrétaire d'Etat américain Madeleine Albright développait l'actuelle ligne de conduite américaine à l'étranger. Elle commençait son article par une citation tirée d'un texte de l'un de ses plus célèbres prédécesseurs de l'après-Seconde Guerre mondiale, Dean Acheson. A l'issue de la défaite mondiale du fascisme, défaite due en grande partie aux oeuvres de l'Union soviétique, Acheson disait: "(...) durant toutes nos existences, le danger, l'incertitude, la nécessité d'être vigilants, de produire des efforts et de faire preuve de discipline planeront au-dessus de nous (...) nous sommes ici pour cela et la seule question véritable est de savoir si nous nous en rendrons compte assez rapidement." Cette citation reflète la réalité de ce que l'impérialisme n'a pas d'avenir et qu'il devra passer ce qui lui reste à vivre dans le désespoir. Et c'est dans cette philosophie du ‘chacun pour soi’ que réside la nature même du pragmatisme.
En outre, Albright elle aussi utilise ce mot, ‘pragmatisme’. Ce n'est pas un hasard, car le pragmatisme est la philosophie de l'impérialisme en général et de l'impérialisme américain en particulier. Comme dirait William James, l'éminent philosophe du pragmatisme: "Le pragmatisme est susceptible de recouvrir n'importe quoi" (p.80). "Le pragmatisme pose sa question habituelle (...) Quelle est, en bref, la valeur au comptant de la vérité en termes expérimentaux?" (p.200) En effet, aux yeux d'Albright et de l'impérialisme américain, le principe directeur est de savoir ce qui a ‘de la valeur au comptant’. Armée de ce pragmatisme, Albright déclare: "A notre époque, ni les adversaires, ni les règles, ni même le lieu du terrain de jeu ne sont complètement fixés." (p.51)
La poursuite du profit maximal par n'importe quels moyens, à n'importe quel prix à payer par le prolétariat international et les peuples opprimés de même que par leurs fantoches bourgeois nationaux, compradores et petits bourgeois, voire également leurs partenaires et rivaux impérialistes, tel est leur unique ‘principe’. Par conséquent, l'impérialisme américain ne peut compter sur des alliances et des loyautés permanentes au-delà de la loyauté vis-à-vis du profit maximal sur base individuelle/associative et/ou bancaire et vis-à-vis de l'appareil d'Etat impérialiste américain, uniquement dans la mesure où ceci sert leurs intérêts. (N'oublions pas le rôle de Ford et de la General Motors dans la constitution de l'arsenal militaire hitlérien durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque leurs filiales européennes situées en zone d'occupation nazie fabriquaient des tanks, etc. pour la machine de guerre nazie et n'étaient pas bombardées par les Alliés.) Le pragmatisme gouverne la pensée stratégique militaire américaine au même titre que tous les autres secteurs.
L'absence absolue de vergogne de la part de l'impérialisme américain, son approche pragmatique, transparaissent on ne peut plus clairement dans ses relations avec le Honduras. Dans les années 1980, le Honduras était ouvertement géré par l'ambassadeur américain comme une énorme base militaire d'opérations contre les peuples du Nicaragua et du Salvador. Pour protéger ses gigantesques bases militaires, l'armée américaine défolia les zones territoriales entourant les bases, exposant particulièrement le pays et la population à de futures catastrophes naturelles. Dans la foulée des dévastations causées par l'ouragan de 1998 et encore aggravées par les défoliations opérées par les Américains, l'aide militaire américaine au Honduras de nos jours n'est qu'un vaste écran de fumée derrière lequel l'impérialisme américain est occupé à transférer la base principale de ses opérations en Amérique latine du Panama au Honduras. Le pragmatisme toujours!
3. L'impérialisme américain est capable de lancer ses agressions militaires unilatéralement mais préfère opérer par le biais de coalitions ou d'agressions multilatérales là où c'est possible. Militairement, l'impérialisme américain mène sa guerre internationale de classe parfois avec, parfois sans ses partenaires et rivaux impérialistes européens et japonais, et avec ou sans sa couverture des Nations Unies, par le biais des forces militaires de l'OTAN ou de l'ONU, etc. Rien qu'en 1998, l'impérialisme américain, c'est-à-dire la puissance capitaliste qui détient l'hégémonie sur le monde, a bombardé l'Afghanistan, le Soudan et l'Irak en toute impunité. Aujourd'hui, l'impérialisme, au travers des mécanismes de l'OTAN, menace la Serbie de destruction massive.
Fin 1996, le secrétaire à la Défense de l'époque, Perry, décrivait plusieurs programmes importants par lesquels les militaires américains avaient été à même de mobiliser les forces militaires de leurs alliés, et même de leurs anciens ennemis, afin de soutenir leurs propres forces militaires au cours d'engagements militaires régionaux. Par exemple, le Partenariat pour la Paix (PPP) de l'OTAN a été proposé par les Etats-Unis en 1993 et est entré en application en 1994. Il a été utilisé pour intégrer l'Europe orientale et centrale ainsi que les pays de l'ancienne URSS dans ‘une nouvelle architecture de sécurité pour toute l'Europe’. En outre, un partenariat spécial entre l'OTAN et la Russie fut conclu à la suite de l'utilisation de troupes russes au sein de l'Implementation Force (force d'intervention - IFOR) placée sous commandement militaire américain (!) en Bosnie en 1996. A Bruxelles, en juin de cette année, on est parvenu à un accord stipulant que des officiers russes seraient stationnés au grand quartier général de l'OTAN et que des officiers de l'OTAN se rendraient à l'Etat-Major général russe à Moscou, institutionnalisant de la sorte leur programme de relations militaires. Et c'est ainsi que l'OTAN et les forces du PPP, sous direction américaine, ont combiné d'envahir, d'occuper et de détruire l'ancienne Yougoslavie.
D'autre part, le Programme ministériel de Défense des Amériques, qui englobe la totalité des 34 pays de l'hémisphère occidental à l'exclusion de Cuba, est engagé dans une ‘défense participative’ et d'autres activités militaires conjointes. Dans la région Asie-Pacifique, le forum régional de l'ASEAN et autres alliances militaires multilatérales avec le Japon, la Corée du Sud et l'Australie sont maintenus. Et on cherche également à développer plus avant un ‘engagement incluant la Chine, y compris les militaires chinois’. Le secrétaire Perry insiste sur le fait que la ‘direction américaine’ constitue la clé du succès de toutes ces tentatives.
4. L'impérialisme américain doit exercer une hégémonie militaire dans toutes ces coalitions et alliances. L'essai de Lénine, L'impérialisme et la scission du socialisme, rédigé la même année que L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, sans toutefois connaître les mêmes problèmes avec la censure tsariste, décrit la position monopoliste coloniale dont jouissait l'Angleterre à la fin du 19e siècle et fait remarquer que "(...) sans procéder à un repartage des colonies par la violence, les nouveaux pays impérialistes ne peuvent obtenir les privilèges dont jouissent les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes)."
Schwarz et Layne mettent en exergue l'embarras auquel ont dû faire face les défenseurs de l'Empire américain qui croient que "Washington doit conserver son rôle proéminent dans la politique mondiale." Comme le stipule le projet du Pentagone de Directives de planification de la défense pour les années fiscales 1994-1999: "L'Amérique doit empêcher d'autres Etats de défier notre hégémonie ou de chercher à renverser l'ordre établi sur les plans politique et économique (...) nous devons maintenir en place les mécanismes destinés à dissuader nos rivaux potentiels ne serait-ce que d'aspirer à un rôle régional ou mondial plus important'." Schwarz et Layne font remarquer que ces ‘rivaux potentiels’ sont l'Allemagne et le Japon.
Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Carter à la Sécurité nationale et architecte avec David Rockefeller de la Commission trilatérale, avait mis sur le tapis les préoccupations de l'impérialisme américain quant au réarmement du Japon. Brzezinski déclara: "Il est loin d'être évident qu'il est de l'intérêt des Etats-Unis de pousser le Japon à assumer de plus importantes responsabilités militaires." Dans un article daté d'octobre 1998 et intitulé ‘Le danger d'une grande dépression mondiale et d'une crise croissante de guerre et de révolution en Asie’, le Comité Central du Parti Communiste (de gauche) du Japon fait remarquer: "Parmi ces pays de la zone Asie-Pacifique, seuls le Japon et la Corée du Sud hébergent des bases américaines, comptant respectivement 45.500 et 36.400 hommes." (p.8) En fait, les Etats-Unis possèdent des bases militaires à travers tout le Japon, y compris à Tokyo même. Ainsi donc, puisque le Japon est la plus grande nation créancière du monde et les Etats-Unis le plus important débiteur, comment le Japon pourrait-il espérer recouvrer ses fonds?!
Toute les éminents penseurs de l'appareil militaire américain semblent insister, même de nos jours, après l'effondrement de l'URSS, sur le fait que l'Europe et l'Asie du Nord-Est (le Japon et la Corée du Sud), de même que le golfe Persique et son pétrole, sont les zones clés du monde actuel. Fin 1996, selon le secrétaire à la Défense Perry, parmi le million et demi d'hommes que comptent les troupes américaines du contingent actif, plus les 900.000 réservistes, 100.000 étaient stationnés en Europe et 100.000 dans le Pacifique, alors qu'il y en avait encore 12 à 20.000 autres dans le golfe d'Arabie (avec toutefois du matériel installé à l'avance, etc.). Tout ceci sert à maintenir ‘à leur place’ les plus importants alliés de l'impérialisme américain, c'est-à-dire l'Allemagne et le Japon.
5. L'impérialisme américain dispose des technologies de pointe les plus sophistiquées et dangereuses, de même que des complexes militaro-industriels réellement gigantesques. Fin 1995, le membre émérite du conseil de Brookings, Lawrence Korb, citait les chiffres de l'Institut National des Etudes Stratégiques pour montrer que l'impérialisme américain projetait de dépenser plus de trois fois ce que dépense tout autre pays sur terre et "plus que ce que dépensaient tous ses ennemis potentiels et nations neutres mis ensemble". Korb ajoutait: "Son budget de 262 milliards de dollars pour la défense s'élève à environ 37% des dépenses militaires mondiales; ses alliés de l'OTAN, en même temps que le Japon, Israël et la Corée du Sud, prennent à leur compte 30 autres pour-cent. Les 15 autres pays de l'OTAN dépenseront quelque 150 milliards en défense en 1995. La Russie, qui se situe au second rang des dépenses, consacrera quelque 80 milliards de dollars, le Japon environ 42 milliards et la Chine environ 7 milliards. Les six pays réfractaires dans le monde, l'Iran, l'Irak, la Libye, la Syrie, la Corée du Nord et Cuba, ont à eux tous un budget total de défense évalué à 15 milliards de dollars par an." Et ces prétendus pays ‘réfractaires’ sont considérés comme la source la plus probable des deux principales guerres régionales dans lesquelles l'armée américaine est prête à se battre, la première se situant dans la péninsule coréenne et l'autre dans le golfe Persique.
Selon Korb, "(...) cette année, les Etats-Unis vont consacrer à la défense 15 milliards de dollars de plus (en dollars réajustés en fonction de l'inflation) qu'en 1980, au point culminant de la guerre froide". Korb cite l'exemple du bombardier stratégique B-2 développé en vue de pénétrer les défenses aériennes hautement sophistiquées de l'Union soviétique et de larguer des bombes atomiques. Plutôt que de liquider directement ce programme, en raison de la disparition de l'Union soviétique, un compromis (agréable même à l'US Airforce) a été dégagé afin de construire 20 de ces bombardiers pour un prix global de 44 milliards de dollars. Mais 20 appareils de plus ont encore été construits, représentant une facture supplémentaire de 30 milliards de dollars, grâce à la délégation des congressistes californiens dirigés par l'ancienne sénatrice Diane Feinstein. Par inadvertance, cette sénatrice laissa échapper qu'il fallait conserver le programme du B-2 parce qu'il procurait de ‘grosses pincées’, ce qui fut corrigé le lendemain en ‘gros cahiers de charges utiles’.
En outre, l'impérialisme américain est le plus important vendeur d'armement aux autres pays du monde. Rappelez-vous la remarque de Lénine disant que les impérialistes iront jusqu'à vendre la corde qui servira à les pendre! Néanmoins, les investissements colossaux en matériel et en effectifs représentés par 37% des dépenses militaires totales de la planète constituent un déploiement terrifiant et massif d'armes de destruction de masse aux mains des monstrueux impérialistes américains.
6. Les attributions de marché émanant de ce colossal budget militaire américain sont en majeure partie déterminées par des contrats d'association et par des rivalités entre services, plutôt que par des besoins militaires stratégiques. Ainsi, les complexes militaro-industriels entravent la capacité des décideurs politiques américains à utiliser les investissements massifs en dollars à leur effet maximal pour le compte de l'impérialisme américain. En effet, les profits faramineux provenant des contrats de la défense et les relations chaleureuses entre les gros pontes des services des armées et les contractuels privés jouent un rôle majeur lorsqu'il s'agit de déterminer la stratégie militaire américaine, au lieu que ce soit cette stratégie militaire qui détermine ces contrats et leur attribution. Par exemple, en effectuant des évaluations d'ensemble de la stratégie militaire américaine, une autorité comme l'ancien directeur des renseignements centraux, Stansfield Turner, ‘fait à coup sûr le lit’ de l'US Navy au détriment de l'US Army (et de l'US Airforce). Par contre, le lieutenant-général à la retraite William Odom, ancien chef de l'Agence nationale de Sécurité, plaide ouvertement en faveur de l'US Army (et de l'US Airforce) aux dépens de l'US Navy (et des Marines). Odom écrit que "La lourde insistance en faveur des porte-avions et des forces amphibies a été financée en réduisant le volume des forces terrestres et aériennes." Le général Odom veut des fonds afin de "maximaliser les avantages d'un tank M-1 équipé de technologies les plus sophistiquées, d'un véhicule de combat Bradley, et de potentialités en avions à réaction" au lieu de ‘dilapider’ des fonds dans "des programmes inspirés par la bureaucratie, tels le véhicule d'assaut proposé pour le corps des Marines ou son hélicoptère Osprey V-22 (...) [de même que] le programme de sous-marins Sea Wolf".
Alors que le secrétaire à la Défense Perry admet que la Cour générale américaine des comptes et d'autres services mettent en doute l'efficacité d'un armement technologiquement hautement sophistiqué, et tout spécialement d'engins explosifs téléguidés à frappe chirurgicale, il affirme avec approbation: "Aujourd'hui, la domination des diverses forces militaires est le but des militaires américains." Et la domination des forces militaires regroupe: la domination aérienne (la technologie des avions ‘furtifs’), les forces de frappe de précision (les armes guidées à précision chirurgicale), la connaissance supérieure de l'espace de combat, c'est-à-dire la connaissance complète en temps réel de la disposition de toutes les forces tant ennemies qu'alliées (en utilisant le Système de Positionnement mondial, les senseurs nationaux et les senseurs tactiques), et la logistique ciblée (une technologie avancée nantie d'une capacité de détecter des approvisionnements partout dans le monde, y compris la nature du moindre chargement, son heure d'arrivée, etc.). De toute évidence, la prééminence des forces militaires représente un filon colossal pour les complexes militaro-industriels.
Par conséquent, les complexes militaro-industriels américains, en tant que force économique à part entière, se trouvent en mesure de fournir la protection la plus efficace pour l'exploitation et l'oppression par les impérialistes américains des peuples de toute la surface de la terre.
7. Toutefois, on a assisté à un glissement stratégique dans la mesure où l'on a progressivement laissé de côté l'insistance en faveur de la préparation d'une guerre américano-soviétique sur le théâtre européen pour davantage se concentrer sur l'augmentation des capacités d'intervention militaire américaine ouverte au cœur même des nations opprimées. Déjà en automne 1982, l'ancien directeur des renseignements centraux Stansfield Turner, ainsi que George Thibault, un autre officier de la marine, avaient collaboré à une importante proposition en vue d'une nouvelle stratégie militaire dans cette direction. Turner et Thibault admettaient franchement que: "Si nous regardons en arrière vers les seules utilisations sur des théâtres de combats des forces militaires américaines depuis la Seconde Guerre mondiale, nous n'avons guère lieu d'être fiers. Au mieux, la Corée s'est soldée par un match nul, le Viêt-nam par une défaite, les opérations de Mayaguez et des otages en Iran par des désastres." Turner et Yhibault attribuent la grosse part de responsabilité de cette suite d'échecs militaires à la concentration militaire stratégique sur le théâtre d'opérations européen. En lieu et place, ils font ressortir le besoin de développer "une force de déploiement rapide en vue des contingences relatives au golfe Persique". Ils plaidaient en faveur d'une stratégie militaire à même de pouvoir consolider la capacité américaine d'intervention dans le tiers monde contre des opposants autres que l'Union soviétique. Et avec le temps, en dépit de la corruption et de l'inertie des complexes militaro-industriels, une bonne partie de ce glissement s'est opéré.
8. L'illusion d'un appareil militaire américain tout-puissant a été lancée lors de la multiplication des théâtres militaires mis sur pied en faveur de l'impérialisme américain. Depuis 1982, l'armée américaine a ‘combattu’ à Grenade, le plus petit Etat souverain de l'hémisphère occidental. Grenade est une île indépendante de quelque 100.000 habitants et où pendant tout un temps, quelques milliers de travailleurs cubains de la construction ont vaillamment tenu tête à l'armée américaine d'invasion. Les Marines américains ont envahi Panama, leur allié – arrêtant Noriega, leur marionnette –, mettant ainsi en application leur plan de maintenir leur présence et leur contrôle militaire intensif sur le pays. L'appareil militaire américain a mené une guerre bestiale, en recourant à tous les moyens possibles, contre le peuple de l'Irak, tout en prétendant viser Saddam Hussein, dont le gouvernement avait également joué le rôle de fantoche de l'impérialisme américain au cours de la guerre entre l'Irak et l'Iran. L'armée américaine s'est également rendue en Somalie où les forces tribales s'avérèrent trop difficiles à contrôler par les Etats-Unis. Et elle est allée dans les Balkans, en compagnie de ses alliés de l'OTAN, pour y prendre le contrôle, après avoir laissé un bilan de terreur dans l'ancienne Yougoslavie et ce, via la création d'un Etat bosniaque, via les Accords de Dayton, la complicité de Milosevic, etc.
Le thème le plus récurrent ici est l'usage par les impérialistes américains de leurs propres marionnettes en tant que cibles militaires. Et vu que le clé de l'efficacité de l'armement de haute technologie se situe dans les informations logistiques et autres, que pouvez-vous imaginer de mieux que d'utiliser votre armement sur ceux dont vous avez financé et construit l'infrastructure militaire? En combattant ces ‘clients’, le secrétaire à la Défense, Perry, pouvait déclarer, à la fin 1996: "(...) chaque militaire dans le monde considère les forces armées américaines comme le modèle avec lequel il convient de rivaliser".
9. Les forces militaires actives des Etats-Unis n'ont jamais été aussi réduites depuis la veille de la guerre de Corée. Et la stratégie militaire américaine exige des guerres de décision rapide de même qu'une stratégie de sortie. Au moment où nous rédigeons cet article (en février 1999), les militaires américains traversent une période difficile en essayant d'obtenir approximativement les 200.000 ‘volontaires’ dont ils ont besoin pour combler leurs rangs relativement restreints. Pas étonnant dans ce cas que le président Clinton dans son Bilan de l'Union de 1999 ait plaidé en faveur d'un supplément de 110 milliards de dépenses étalées sur les six années à venir et ce, afin d'augmenter le salaire des militaires, les entraînements, les profits, les pensions, etc.
Il n'est pas non plus étonnant que l'impérialisme américain requiert désormais une ‘stratégie de sortie’ avant même qu'il ne se soit engagé dans une action militaire. L'homme d'Etat anglais de la fin de 19e siècle, Lord Rosebery, faisait remarquer: "Notre commerce est tellement universel et présente tellement de ramifications partout qu'il peut à peine surgir un problème dans n'importe quelle partie du monde sans qu'y soient impliqués des intérêts britanniques. Cette considération, au lieu de l'élargir, restreint plutôt l'étendue de nos actions. Car si nous n'avions pas strictement limité le principe de l'intervention, nous serions toujours engagés simultanément dans quelque quarante guerres."
La stratégie militaire américaine requiert des guerres à l'issue rapide de même qu'une stratégie de ‘sortie’. Le général Odom a noté que depuis la guerre du Golfe, les changements majeurs dans la structure des forces ont consisté en réductions des capacités de l'armée de terre (US Army) et de l'armée de l'air (US Airforce). Il le déplore: "La flotte en porte-avions de l'US Navy compte 12 unités, et on estime que le complexe de bataille accompagnant un seul porte-avions coûte au moins 50 milliards de dollars pour un cycle d'existence d'une dizaine d'années. Le nombre de divisions de l'armée de terre, au prix de 10 milliards pour une division lourde et pour un cycle de 10 ans, a été ramené de 18 à 10. En outre, environ 50 milliards de dollars à peine sont alloués en vue du recrutement de forces armées durant les dix prochaines années, comparés aux 152 milliards destinés aux porte-avions et aux 56 milliards destinés aux forces aériennes basées au sol. Néanmoins, les Marines conservent trois divisions actives et une division de réserve." Par conséquent, l'appareil militaire américain est quelque peu fragilisé en cas de guerre terrestre prolongée, et spécialement s'il y a plus d'un champ de bataille important à la fois.
Brzezinski a fait remarquer qu'une conséquence de la fin de la guerre froide s'était traduite par la liberté d'action dont les Etats-Unis avaient bénéficié dans la conduite de la guerre contre l'Irak en 1991. Mais il continue avec embarras: "Cette victoire militaire a plongé l'Amérique dans une implication politique et militaire profonde, probablement de longue haleine, dans les diverses crises du Moyen-Orient."
D'où le besoin d'‘opérations de maintien de la paix’ coalisées, de Partenariat pour la Paix, de défense participative et autres opérations du même genre.
10. Au sein même des Etats-Unis, il existe toujours un soutien populaire débordant pour l'armée américaine, spécialement lorsqu'elle se rend au combat. Même au beau milieu du scandale sexuel de Clinton, on a assisté depuis 1998 à un soutien politique bilatéral en faveur des bombardements du Soudan et de l'Afghanistan et plus tard de l'Irak. Même les pacifistes américains, conduits par Jesse Jackson, ont manifesté leur soutien à Clinton lorsqu'il a déversé ses pluies de bombes sur le peuple de l'Irak. Au contraire des illusions révisionnistes propagées tout au long des années, spécialement à partir de l'avènement de Khrouchtchev, et selon lesquelles ‘le grand peuple américain’ aime la paix et s'oppose aux propagandistes américains de la guerre, le peuple américain en règle générale, y compris la majeure partie du prolétariat, a soutenu ‘ses propres’ impérialistes tout au long de la période de 50 ans de l'après-Seconde Guerre mondiale qui a vu l'hégémonie de l'impérialisme américain sur le monde capitaliste.
Dans L'impérialisme et la scission du socialisme, Lénine discute du rapport qui existe entre le monopole colonial de l'Angleterre et la corruption d'une importante couche de la classe ouvrière anglaise qui existait il y a cent ans. Avec une clarté remarquable, Lénine fait remarquer: "Les capitalistes peuvent sacrifier une parcelle (...) de ce surprofit pour corrompre leurs ouvriers, créer quelque chose comme une alliance (...) des ouvriers d'une nation donnée avec leurs capitalistes contre les autres pays." C'est précisément ce qui est arrivé à la classe ouvrière des Etats-Unis (du moins à sa majorité blanche) ces cinquante dernières années.
Ce fait selon lequel il n'y a pas de parti politique significatif, pas même un parti travailliste bourgeois comme il en existe dans tous les autres pays impérialistes, et qui défie l'impérialisme américain et ses visées en faveur de la guerre, fournit dramatiquement la preuve de cette réalité. Cette base arrière relativement stable a donné à l'impérialisme américain une grande flexibilité dans la mise à exécution de son rôle néfaste et belliqueux en tant que puissance impérialiste mondiale prépondérante.
11. Partout dans le monde, l'impérialisme américain fabrique, stimule, entraîne et arme des forces militaires réactionnaires qui aident à perpétuer à l'échelle mondiale le système d'asservissement et d'oppression qu'est l'impérialisme, le dernier stade moribond du capitalisme. 1998 a vu l'expulsion de Mobutu au Congo et de Suharto en Indonésie, deux des marionnettes les plus corrompues, brutales, et au règne très long, de l'impérialisme international dirigée par les Américains, et dont les pays ont été systématiquement dépouillés de leurs incroyables richesses naturelles tandis que leurs peuples respectifs ne cessaient de s'appauvrir d'année en année. L'année 1998 a également vu une bataille d'extradition autour de l'ancien dictateur chilien, Pinochet. Ces trois hommes, Mobutu, Suharto et Pinochet, étaient des généraux d'armée qui s'étaient mis au service du capital international et qui furent responsables d'escadrons de la mort et de tortures massives, etc., lesquels faisaient partie intégrante de leurs pratiques militaires coutumières pour le compte de l'impérialisme américain. Ces trois tyrans respectivement originaires d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine constituent le modèle de direction militaire que l'impérialisme américain a imposé aux peuples opprimés dans la période de l'hégémonie américaine sur le monde capitaliste. Ce sont de tels tyrans qui ont fourni le soutien militaire indigène au capital international dirigé par les Américains. (C'est pourquoi la notoire ‘Ecole des Amériques’, par exemple, continue à opérer aujourd'hui en dépit du fait qu'elle ait été dénoncée en long et en large depuis longtemps.)
Pourtant, la surexploitation du prolétariat et l'oppression nationale endurée par les centaines de millions d'habitants des pays coloniaux et dépendants génèrent et régénèrent les fossoyeurs du vieux et moribond système socio-économique capitaliste.
Conclusion
L'Empire américain constitue à brève échéance un ennemi barbare, puissant et mortel du prolétariat mondial et des peuples opprimés. La stratégie militaire mondiale de l'impérialisme américain est la clé de la perpétuation de cet empire brutal. Mais à longue échéance, l'étendue mondiale même de l'Empire contribuera grandement à sa vulnérabilité et aidera à hâter sa chute.
Il est de la responsabilité du mouvement communiste international de conduire le prolétariat international et les peuples opprimés à développer une telle unité dans la lutte contre le principal ennemi, c'est-à-dire l'impérialisme, dirigé par l'impérialisme américain, et à isoler cet ennemi au maximum, de façon à infliger à ces réactionnaires une défaite complète et décisive de toutes parts.
Vu que la stratégie militaire de l'impérialisme américain est de se lancer dans des préparatifs visant à mener simultanément deux guerres régionales majeures, notre défi (raviver les sentiments internationalistes révolutionnaires de feu Che Guevara) devrait être de provoquer ‘TROIS, QUATRE, PLUSIEURS VIET-NAM’ !!!
Contribution au 8ème Séminaire communiste international, Bruxelles, 2-4 mai 1999
Thème: L’impérialisme, c’est la guerre