Contribution au 8ème Séminaire communiste international, Bruxelles, 2-4 mai 1999
www.icsbrussels.org , ics[at]icsbrussels.org
Retourner à la table de matière
La géopolitique de la guerre dans le sous-continent sud-asiatique
Bref aperçu historique
Parti Communiste marxiste-léniniste d’Inde (CPI(M-L) Janashakti)
"La guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens." Le risque de guerre dans le sous-continent sud-asiatique est la poursuite de la politique par différents pays de ce sous-continent. Par ailleurs, puisqu’à cette époque impérialiste les pays du sous-continent ne peuvent poursuivre leurs objectifs politiques indépendamment de l’impérialisme, des intérêts des puissances impérialistes et des conflits qu’elles développent, le risque de guerre dans cette région ne dépend pas seulement des intérêts politiques régionaux mais aussi des intérêts géopolitiques des forces impérialistes dans ce sous-continent.
Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, tous les pays de ce sous-continent étaient sous l’administration directe de la Grande Bretagne. Lorsque les Britanniques ont quitté la région, presque immédiatement après la Seconde Guerre, ils ont fait en sorte que cette indépendance formelle ne soustraie pas la région à l’emprise de l’impérialisme. Leur mobile n’était pas seulement les ressources économiques et humaines de ces pays mais aussi l’immense importance de cette région pour le contrôle de l’Océan Indien et de la Chine socialiste (jusqu’à la fin des années septante).
De la fin des années quarante à maintenant, la carte de la région n’a cessé de changer. D’abord, les Indes britanniques ont été divisées en deux pays, l’Inde et le Pakistan, en 1947. Le Pakistan a été divisé en deux pays, le Pakistan et le Bangladesh, en 1971. Un autre pays, Sikkim, a été annexé à l’Inde. Actuellement, le sous-continent sud-asiatique se compose de l’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, du Népal, du Bhutan et des Maldives.
Pour étudier les risques de guerre entre deux pays de cette région, il faut tenir compte d’un certain nombre de facteurs internes et externes : les conditions historiques et géographiques à des conflits entre les pays, les forces économiques et militaires des pays concernés et l’importance géopolitique de la zone concernée du conflit. Celles-ci sont bonnes en général, excepté en cas de guerre mondiale.
A cet égard, le Sri Lanka et les Maldives sont séparés du continent par la mer ; historiquement, ils étaient des pays distincts, militairement beaucoup moins importants que leur voisin immédiat, l’Inde. Toute puissance impérialiste ayant l’Inde de son côté peut atteindre l’Océan Indien sans violer les eaux territoriales de ces pays et vice versa.
Le Bhutan est un petit pays, économiquement pauvre, sans véritable force militaire, et protectorat de l’Inde. Le Népal est un petit pays pris en sandwich entre l’Inde et la Chine et dépendant de celle-ci, en grande partie, pour son commerce.
Le Népal connaît des différends avec l’Inde en ce qui concerne les eaux de rivière et le commerce frontalier. Mais en raison de sa faiblesse économique et militaire, il tente toujours d’éviter les conflits directs avec l’Inde. Par ailleurs, il peut manœuvrer politiquement en raison de ses relations étroites avec la Chine. Ses liens historiques avec l’Inde l’aident aussi à éviter que des conflits dégénèrent en guerre. Le Bangladesh est le fruit d’une guerre entre l’Inde et le Pakistan. Son économie est actuellement à ce point délabrée et sa force militaire si faible que même si son amitié avec l’Inde devait se brouiller, il ne pourrait se risquer à lui déclarer la guerre. Souvent, les différends relatifs aux eaux de rivière, aux frontières et même les relations avec les forces politiques que l’un ou l’autre des gouvernements considère comme contraires à ses intérêts créent une atmosphère de conflit mais sans se transformer en guerre.
Il ne reste que deux pays, l’Inde et le Pakistan, qui ont des frontières communes, des contradictions historiques et la force économique et militaire nécessaire pour se défier. De plus, sur le plan géopolitique, ces deux pays sont importants pour le contrôle de la région par les puissances impérialistes. C’est pourquoi le risque de guerre entre l’Inde et le Pakistan émerge souvent, comme prolongement de la politique dans cette région et nécessite plus de discussions.
Causes de conflits : internes et externes
Depuis l’époque de la colonisation britannique de l’Inde, la politique de ‘diviser pour régner’ recourait à tous les moyens pour écarteler les deux principales communautés religieuses, les Hindous et les Musulmans. Le système administratif et les programmes éducatifs étaient conçus en fonction de cet objectif. Durant et après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement national prit une forme plus militante. Des gens de différents coins de l’Inde se dressèrent contre l’impérialisme. Débordés par la situation et affaiblis par la Guerre mondiale, les oppresseurs britanniques cherchèrent l’aide de leurs partisans au sein du mouvement national pour diviser le pays et transférer le pouvoir à leurs compradores dans une violence infernale. Les Indes britanniques furent ainsi divisées en deux pays, l’Inde et le Pakistan, sur la base de la religion, laissant des traces indélébiles de méfiance réciproque.
Par ailleurs, l’Etat princier du Cachemire fut annexé à l’Inde par le roi du Cachemire de l’époque, Hari Singh, par l’Instrument of Accession, alors que la majorité de la population de cet Etat était musulmane. La situation inverse s’est produite lorsque Nizam, d’Hyderabad, dirigeant musulman d’une population à prédominance hindoue, annexa cet Etat princier au Pakistan. Hyderabad était une enclave en territoire indien. Sans perdre de temps, l’Etat indien envoya des troupes et l’annexa à l’Inde. Le Pakistan tenta de faire de même mais l’Inde s’y opposa et une guerre éclata. Ni l’Inde ni le Pakistan ne rencontrèrent les souhaits du peuple du Cachemire. Finalement, le Pakistan prit le contrôle d’une partie de Cachemire qu’il baptisa ‘Azad Kashmir’, ou ‘Cachemire libre’ (et que l’Inde dénomme toujours ‘Cachemire occupé par le Pakistan’).
Une partie plus grande resta sous le contrôle de l’Inde. Après la fin de la guerre, les deux adversaires acceptèrent la tenue d’un plébiscite devant permettre au peuple du Cachemire de décider lui-même de son sort. Mais rien de tel n’a été organisé jusqu’à maintenant. Pourquoi le problème du Cachemire n’a-t-il pas été résolu à ce moment-là ? Les réactionnaires indiens et pakistanais ainsi que leurs maîtres impérialistes craignaient que le peuple du Cachemire n’affirme son autodétermination par la Conférence Nationale dans laquelle l’influence communiste était forte à cette époque. Par ailleurs, les forces impérialistes estimaient que le problème du Cachemire serait une arme permanente pour monter l’Inde et le Pakistan l’un contre l’autre en fonction de leurs intérêts. Les événements ultérieurs l’ont démontré.
Après la crise de Suez, l’impérialisme britannique perdit son pouvoir d’intervention militaire à l’est de Suez. L’impérialisme américain acquit alors une présence gigantesque sur ce sous-continent. Le Pakistan devint membre de CENTO. Le contrôle sur l’Inde était assuré par le commerce d’armes, PL-480, la Fondation Ford,…
A la fin des années 50 et au début des années 60, l’Union soviétique changea de couleur. L’endiguement de la Chine, le grand bastion du prolétariat mondial, devint un des points centraux de la politique de l’impérialisme américain. Il existait des différends frontaliers entre l’Inde et la Chine, non résolus depuis l’époque où l’impérialisme britannique les utilisaient pour monter l’Inde, pays vaste et très peuplé, contre la Chine. Une guerre les opposa en 1962. La guerre sino-indienne s’acheva sur une défaite honteuse pour l’Inde et un retrait unilatéral des forces armées chinoises, la Chine montrant ainsi au monde qu’elle n’avait nullement l’intention d’agresser l’Inde, mais que c’était plutôt l’Inde qui avait attaqué la Chine.
Cette collusion entre l’Inde et l’Impérialisme américain surprit le Pakistan qui était membre du CENTO. Immédiatement, le Pakistan établit des relations étroites avec la Chine. Pour faire pression sur le Pakistan qui était fort dépendant de l’armement américain, les impérialistes américains ont manigancé sur-le-champ une guerre entre l’Inde et le Pakistan en 1965. La signature des Etats-Unis était si claire que l’ambassadeur américain en Inde de l’époque, Chaster Bowles, écrivit dans ses mémoires qu’il avait parfois l’impression de s’être trop exposé dans la machination de cette guerre. Durant cette guerre, le Cachemire devint un point central de litige. Plus précisément, le cœur du litige devint Siachen, un glacier de haute montagne où, selon Nehru, ‘pas un brin d’herbe ne pousse’. Pourquoi un tel endroit est-il devenu tellement important ? Parce qu’il est situé à un endroit où se croisent les frontières de l’Afghanistan, du Tadjikistan (ancienne république soviétique devenue Etat indépendant), de la Chine et des territoires du Cachemire occupés par l’Inde et le Pakistan. Une route directe à travers les passes de montagne de cette région pourrait être vulnérable si le glacier de Siachen était contrôlé par une force étrangère.
La guerre de 1965 éclata alors que l’Inde et le Pakistan connaissaient une grave crise économique avec une pénurie alimentaire aiguë. En quelques jours, la guerre causa un désastre total aux deux pays et les Etats-Unis n’étaient pas en position de médiation. A ce stade de la crise, l’URSS intervint comme médiateur. L’Union soviétique qui était présente économiquement en Inde, amorça une présence militaire et devint une force impérialiste clé dans cette région.
A la fin des années 60, l’Union soviétique fit connaître au monde ses intentions social-impérialistes. L’Inde devint un proche allié de l’Union soviétique. En 1970-71, le peuple de l’est du Pakistan, de langue bengali, se dressa contre les réactionnaires pakistanais. Séparées géographiquement par une large bande de territoire indien, ces deux parties du Pakistan avaient peu de choses en commun, à l’exception de la religion. L’Union soviétique et l’Inde tentèrent immédiatement d’utiliser cette contradiction. Finalement, les territoires de l’est furent séparés du Pakistan par l’armée indienne. Le Bangladesh était né. Durant cette guerre entre l’Inde et le Pakistan à propos de l’est du Pakistan, la rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS dans cette région apparut clairement. Lorsque l’Inde envoya des troupes dans l’est du Pakistan, les Etats-Unis envoyèrent leur flotte vers le golfe du Bengale. Immédiatement, l’URSS répondit en envoyant sa flotte. Les Etats-Unis, profondément engagés dans le sud-est asiatique, furent contraints de rester un spectateur passif du démembrement du Pakistan. Durant cette guerre aussi, le contrôle du glacier de Siachen fut un point important.
Mais Siachen devint un point chaud lorsque l’Union soviétique occupa l’Afghanistan. On sait que l’objectif militaire de l’occupation de l’Afghanistan par l’URSS était d’atteindre les ports des mers chaudes de l’Océan indien. Il y avait deux alternatives pour atteindre cet objectif de liaison directe avec les mers chaudes. L’une était une poussée vers le sud et le démembrement du Pakistan. L’autre était de prendre le contrôle de la partie du Cachemire qui jouxte au Pakistan et au Tadjikistan et d’avoir ainsi un accès direct à l’Inde, qui était à l’époque un allié proche de l’URSS. Dans le cadre de cette dernière option, Siachen et la partie nord du Cachemire Azad (POK) étaient d’une extrême importance. Mais l’URSS s’est à ce point enlisée en Afghanistan que jamais elle n’a pu entamer une guerre directe contre le Pakistan et qu’elle n’a jamais été en position de mener une guerre par procuration à travers l’Inde. Ainsi, la guerre non déclarée relative aux différends frontaliers s’intensifia durant cette période.
Au cours de la seconde moitié des années 80, l’URSS connut une crise grave et perdit ses capacités d’aventurisme militaire. Elle dut faire des concessions aux autres puissances impérialistes, spécialement l’autre superpuissances, les Etats-Unis. Le contentieux relatif au contrôle du glacier de Siachen faiblit. Le 17 juin 1989, l’Inde et le Pakistan parvinrent à un accord sur Siachen et sur un retrait mutuel des troupes.
Mais l’importance géopolitique de cette région de haute montagne est telle que, très vite, des conflits réapparurent. Dans les années 90, l’URSS éclata, la Chine socialiste devint un pays capitaliste et ses intentions de devenir une puissance asiatique devinrent claires. Les relations sino-pakistanaises se développèrent. La Chine devint un fournisseur d’armes au Pakistan. L’intérêt commun de l’Inde et des impérialistes américains est de saper ces relations entre la Chine et le Pakistan.
Une nouvelle fois, Siachen devint une pomme de discorde. De plus, une nouvelle fois, la Chine devint une cible de l’Inde. De nouvelles forces impérialistes différentes tentent de diverses manières de s’impliquer dans le conflit. Les puissances occidentales, Etats-Unis en tête, souhaitent engager l’Inde dans une tentative de contrôler le Siachen. L’impérialisme russe qui a encore une forte influence en Inde souhaite construire un axe Russie-Chine-Inde et rapprocher le Pakistan de cet axe.
Les conflits entre l’Inde et le Pakistan reviennent à nouveau à l’avant-plan. De plus, la Chine est redevenue une cible de la politique de défense indienne. C’est dans cette situation qu’en mai 1998, l’Inde et le Pakistan ont testé leurs bombes nucléaires. Le ministre indien de la Défense, George Farnandes, a déclaré à plusieurs reprises que la Chine était un ennemi de l’Inde. Même le premier ministre, dans une lettre au Président des Etats-Unis, écrivait que les essais nucléaires de l’Inde étaient davantage des préparatifs défensifs contre la Chine que contre le Pakistan. En même temps, le ministre de la Défense laissait entendre clairement que l’Inde revenait sur l’accord d’Islamabad à propos du Siachen. Le 10 juillet 1998, il affirmait catégoriquement que l’Inde a besoin de maintenir le contrôle sur Siachen à la fois pour des raisons stratégiques et pour la sécurité de la région.
Il est vrai que, les deux parties en présence disposant de l’arme nucléaire, la possibilité d’une guerre totale entre l’Inde et le Pakistan a reculé. Mais des différends frontaliers, des accrochages pour le maintien du contrôle de certaines zones et des efforts pour avancer dans certaines zones se produisent, sur un ton parfois mineur, parfois majeur. Et Siachen est devenu un point de litige important. Contrairement à d’autres zones de conflit qui ne concernent que les intérêts de deux pays frontaliers, Siachen est une zone où les intérêts des puissances impérialistes sont en jeu.
C’est une des raisons principales pour laquelle actuellement aucune des puissances impérialistes n’a intérêt à résoudre le problème du Cachemire. Elles veulent le garder comme une pomme de discorde entre l’Inde et le Pakistan, qu’elles peuvent utiliser en fonction de leurs besoins.
Le rôle des peuples du Pakistan et de l’Inde
Dans une telle situation, au cours des cinquante dernières années, les réactionnaires de l’Inde et du Pakistan et les puissances impérialistes ont tenu en otage les peuples de ces pays. Ils ont attisé le chauvinisme national et l’esprit guerrier parmi le peuple. Mais après les tests nucléaires, le peuple a compris qu’un tel commerce guerrier ne pouvait conduire en foin de compte qu’à la destruction mutuelle. Maintenant, une grande partie de la population de l’Inde et du Pakistan ont commencer à lever la voix pour la paix dans la région. Mais la paix ne peut se réaliser uniquement grâce à des vœux pieux. Les impérialistes utilisent l’importance géopolitique de cette région pour déclencher des guerres. Les peuples peuvent utiliser la même importance géopolitique pour arracher la paix, non seulement dans cette région mais dans le monde entier. On ne peut y arriver qu’en chassant du pouvoir les boutiquiers impérialistes et leurs valets dans cette région. Reconnaître au peuple du Cachemire son droit à l’autodétermination fait partie de cette tâche. Les peuples de l’Inde et du Pakistan représentent une proportion considérable de la population mondiale. Une fois l’impérialisme renversé dans ces pays, une fois les peuples de ces pays unis pour combattre l’impérialisme à travers le monde, la paix mondiale ne sera plus une chose lointaine. La tâche n’est pas facile mais elle n’est pas impossible non plus.
Contribution au 8ème Séminaire communiste international, Bruxelles, 2-4 mai 1999
Thème: L’impérialisme, c’est la guerre