Contribution au 8ème Séminaire communiste international, Bruxelles, 2-4 mai 1999
www.icsbrussels.org , ics[at]icsbrussels.org
Retourner à la table de matière
La situation dans les Balkans et la guerre de l'OTAN contre la Yougoslavie
A. Paparigas,
Parti communiste de Grèce
Chers camarades,
J'entends dire ici que les évènements de Grèce face à l'agression impérialiste contre la Yougoslavie ont suscité l'intérêt. De quoi, certes, rendre le peuple grec fier et honoré. De quoi aussi motiver un de ses humbles représentants à vous informer le mieux possible à leur sujet.
Pour avoir une meilleure idée de ces évènements, il faut savoir qu'à la veille des bombardements, la tension dans le pays était déjà très grande pour deux raisons :
Le pays était encore sous le choc de l "affaire Öcalan". Le dirigeant kurde Abdullah Öcalan se retrouva, dans des conditions jamais vraiment éclaircies, aux mains des autorités grecques. Soudain, on apprit aussi que ce même Öcalan fut livré, dans des conditions encore moins bien éclaircies, aux mains des autorités turques qui le recherchaient et qui n'ont pas perdu une minute avant de le traduire devant un tribunal de la Sécurité d'Etat. Comment cela s'est-t-il produit ? On ne le sait pas avec certitude, mais des rumeurs affreuses circulent dans le pays et des déclarations officielles kurdes font état d'une intervention des services spécialisés de l'OTAN.
Alors que les soi-disant pourparlers de Rambouillet étaient encore en cours, l'OTAN déclarait déjà ses intentions d'invasion, ses troupes se concentraient au port de Salonique -deuxième ville grecque et notre capitale du nord- et s'acheminaient vers le territoire de l'ex-République Yougoslave de Macédoine. C'était le premier cas de débarquement de troupes étrangères destinées à des opérations effectives de guerre sur le territoire grec depuis 1944 et le premier à Salonique depuis 1915. Dans une atmosphère déjà suffisamment épaisse, cela a eu des répercussions plus que retentissantes.
Enjeux de la guerre
Pour mieux comprendre la situation, il faut voir ce que signifie la guerre pour la Grèce. Les enjeux, voire les dangers, sont multiples :
Economiques : On parle déjà de perturbations du tourisme, des accès routiers pour l'Europe Occidentale et Centrale, etc.
Politiques et stratégiques : Comme l'état de nos relations avec la Turquie est notoirement à un point très éloigné du beau fixe, nous ne nous sentons pas du tout à l'aise avec la pensée du déplacement des troupes turques via le territoire bulgare -voire même grec- à la proximité immédiate des frontières grecques. Encore pire : La défaite de la Yougoslavie dans cette guerre signifierait pour la Grèce la perte des dernières possibilités de résistance aux pressions, déjà fortement pesantes, de l'impérialisme.
Un danger qu'on pourrait appeler fondamental : bien pire que les précédents, il existe pour la Grèce (qui est, ne l'oublions pas, membre de l'OTAN) le danger de participer directement a l'application des plans de l'OTAN en tant que mercenaire avec pour mission d'aider cette organisation à asservir les autres peuples.
D'où la conclusion de notre parti : c'est le devoir patriotique incontournable de tout Grec de contribuer à la résistance à l'invasion impérialiste, à la victoire du peuple yougoslave qui combat.
Le jour du commencement des opérations de l'OTAN, le premier ministre M. Kostas Simitis a cru bon de s'abstenir d'adresser un message au peuple grec déjà fort inquiet. Par contre, notre Secrétaire Générale a convoqué une conférence de presse annonçant la position du PCG. C'est une position on ne pouvait plus claire :
"Puisque l'OTAN veut la guerre, elle l'aura. Nous faisons savoir qu'avec le commencement des opérations de guerre, nous commencerons notre propre guerre, pour la victoire sur l'agression impérialiste, pour l'affranchissement des peuples, pour la liberté et l'indépendance de notre patrie gravement menacées".
Le fait que les opérations aient commencé les jours ou l'on commémorait l'anniversaire du début de la Révolution Grecque de 1821-1830 contre le joug ottoman, non seulement donnait à l'opposition à cette sale guerre un contenu symbolique mais aussi permettait l'utilisation des mots d'ordre de cette Révolution d'une façon permise par la langue grecque pour dénoncer l'agression de l'OTAN.
Lutte contre la guerre
Entre-temps, la tension montait. L'apparition de nouvelles unités à Salonique devenait de plus en plus fréquente et massive. La ville paraissait se trouver sous occupation militaire étrangère. Cet acte insolent et arrogant froissait brutalement le sentiment national et patriotique de la population.
La première semaine des bombardements a joué le rôle un peu curieux de catalyseur. D'une part, elle a davantage conscientisé la population au danger de la guerre et, donc, augmenté son inquiétude. D'autre part, elle a donne l'exemple dorénavant concret d'un pays qui préfère l'épreuve de l'affrontement avec l'OTAN, à la soumission.
Les sentiments nationaux et patriotiques d'une population bafouée et insultée profondément commencèrent à prendre leur revanche. On a eu l'impression qu'une décharge électrique a parcouru le pays. Le mouvement contre la guerre et l'impérialisme qui l'engendre -jusque là l'affaire des milieux plus avancés et, certes, favorablement reçu par la population mais non sans d'importantes réserves de type "réaliste"- commença à s'étendre tant quantitativement que qualitativement. Les réactions devinrent fréquentes pour finir par devenir quotidiennes. Les meetings se multiplièrent, très souvent à l'initiative des autorités municipales. Les festivités religieuses orthodoxes de Pâques -une ou deux semaines après le commencement des bombardements- ont donné, aux foules qui les ont fréquentées, l'occasion de manifester contre l'agression mais aussi, aux hauts dignitaires de l'Eglise de Grèce, celle de protester contre la guerre et les bombardements barbares envers un peuple coreligionnaire. L'ambassade US a Athènes ne retrouva de calme qu'après plusieurs jours. Pour la première fois dans l'histoire du pays et, très probablement, pour la première fois dans l'histoire de l'alliance, des troupes de l'OTAN en route vers des opérations militaires réelles, se trouvent bloquées par des foules qui, parfois, les obligent à rebrousser chemin. La fièvre paraît gagner de plus en plus des secteurs même bourgeois, sinon tout à fait conservateurs.
Il y a à peine quelques jours, un groupe de juges éminents ont signé une annonce où ils précisèrent que toute participation de la Grèce a cette guerre est illégale puisque la Constitution de la République de Grèce ne prévoit aucune possibilité de participation à des guerres d'agression. Comme le risque de participation grecque s'approche et que la position du gouvernement justifie les pires soupçons, on a commencé à encercler les bases militaires de l'OTAN et, chose nouvelle, les installations militaires grecques. Le gouvernement grec a rappelé aux soldats et officiers de notre armée qu'ils ont prêté serment solennel de se battre et même de mourir pour sauvegarder l'honneur, l'indépendance, la liberté et l'intégrité du pays. Donc, toute participation à une guerre de rapine, visant à priver un autre peuple de sa liberté, est, entre autres, un acte de violation de ce serment solennel et engageant, frôlant le crime de "lèse-patrie". Il y a même eu des cas de refus de service.
Chers camarades,
Notre parti ne cache pas qu'il se trouve aux premiers rangs de ce mouvement. De plus, il considère cette position comme un de ses services les plus irremplaçables à notre patrie et à la lutte de tous les peuples pour leur libération. Quand bien même, notre conviction et nos souhaits ne sont pas pour un "mouvement communiste" de résistance. Nous voulons un mouvement large et c'est dans cette direction que se dirigent nos efforts. Je suis heureux de constater que ces efforts ne sont pas restés sans impact.
Quelques mots à propos du mot d'ordre d'opposition à la guerre.Nous ne sommes, certes, pas des monstres. Nous ne sommes pas des "fans" de la destruction totale de la Yougoslavie. Nous voulons qu'une fin définitive soit mise aux bombardements et aux menaces d'intervention terrestre. Quand même, il faut préciser que, quand nous disons "paix", nous n'entendons pas du tout une situation où les buts néfastes de l'OTAN pourront simplement se réaliser sans guerre. Nous voulons une paix qui garantisse les droits des peuples, surtout leur droit à la vraie souveraineté nationale.
L'impérialisme contre le peuple
Chers camarades,
Ce serait une naïveté impardonnable de notre part de croire un seul moment que nous sommes les seuls dans cette affaire. Le minimum qu'on puisse dire est qu'il existe un autre protagoniste : l'impérialisme. Un impérialisme, notons-le, passé maître dans l'art de la réaction à de tels évènements et qui n'a aucune disposition à se montrer tolérant. Il réagit, donc, à la manière à laquelle il est depuis longtemps accoutumé : par les menaces et les pressions.
Un exemple : comme si tous les autres n'étaient pas suffisants, nous avons appris, par un communiqué officiel du gouvernement grec, que des "pays de l'OTAN" (nous ne savons pas lesquels exactement, hors les US) ont fait circuler parmi leurs ressortissants des "instructions de voyage", en leur conseillant de ne pas visiter la Grèce, considérée comme zone dangereuse. Quelle manière admirable de dire que l'OTAN n'est pour rien a la création de ce danger et, surtout, quelle façon de faire payer les autres !
Les attaques de type idéologique ne sont pas négligées non plus : Certains éléments, peu nombreux et épars mais existants, ont commencé à propager l'idée de l'esclavage à l'OTAN. Je dis bien l'idée de l'esclavage et non pas l'idée traditionnelle de la soumission, qui, vu la situation actuelle, fait vraiment figure de modération. Ces éléments n'ont même pas hésité à déclencher des campagnes, souvent immondes, contre les journalistes grecs qui se trouvent en Yougoslavie ; ceux-ci, évidemment, sont presque les seuls à faire leur métier d'une façon consciencieuse.
Les effets, disons, généraux de cette guerre méritent aussi notre attention. La guerre rend le joug international imposé sur les peuples balkaniques encore plus lourd et écrasant. Elle renforce par excellence l'élément farouchement antidémocratique, trait intrinsèquement lié à la nature même de l'impérialisme. Et cela ne concerne pas seulement les pays balkaniques. J'ai vu le débat à propos de la Yougoslavie a l'Assemblée Nationale de la République Française sur TV5. Plus d'un député a remarqué qu'il s'agissait du premier débat sur ce sujet. Du premier débat après 33 jours d'opérations et de bombardements ! Et certains députés de préciser que, quand la participation de la France a été décidée, cela s'est fait également sans aucune consultation, sans même une simple information quelconque à l'Assemblée ! La guerre fait naître une société encore plus déshumanisée, une société qui devient littéralement infra-humaine.
Notre parti a pris clairement position. Il se trouve à côté de ceux qui résistent, en apportant sa modeste contribution. Nous n'avons aucune intention de changer de cap. Nous ne pourrions, par ailleurs, le faire qu'avec grande difficulté maintenant qu'un député de Salonique et ex-ministre du parti gouvernemental, a déclaré à la télévision :
"Notre pays a été béni d'avoir le PCG, qui a sauvé son honneur".
La lutte ne fait que commencer. Nous ferons tout notre possible pour la mener à bien. En toute modestie, on peut même se demander si cela n'est pas une contribution supplémentaire.
A propos, j'abuserai un peu plus de votre temps en prenant la liberté de rappeler une phrase de Fr. Engels. Une phrase particulièrement pertinente aujourd'hui, lorsque l'atmosphère idéologiquement et même moralement empoisonnée de l'impérialisme vise à tout corrompre, à priver l'être humain de sa propre substance humanitaire et humanisante. Une phrase qui dit tout :
"Nous n'avons pas vécu en vain".
Merci pour votre attention.
Contribution au 8ème Séminaire communiste international, Bruxelles, 2-4 mai 1999
Thème: L'impérialisme, c'est la guerre